L'une des questions souvent posée est: «Si vous deviez partir pour toujours sur une île déserte et que vous aviez le droit à emporter un seul livre, lequel choisiriez-vous?».
Je n'ai jamais pu répondre à cette question. D'abord, parce que je sais pertinemment que la situation ne se produira jamais, et ensuite parce que je suis incapable de choisir entre tous mes ouvrages préférés. Je n'ai pas de bible que je me vois lire et relire jusqu'à la fin de mes jours, à l'ombre d'un cocotier, entre deux poissons grillés, un apéritif à la noix de coco, et mes bavardages avec les animaux de l'île, devenus mes seuls amis.
Ce genre de questions est stupide. Tout comme lorsqu'on demande aux petits enfants sur un ton mielleux et abruti:
- Alors, c'est qui que tu préfères? Ton papa ou ta maman?
Bien sûr, il y a deux ou trois auteurs auquel je pense: Stig Dagerman, à la recherche de qui je suis partie en Suède et dont je suis tombée amoureuse, est l'un d'entre eux. Ou bien, je choisirais
l'ouvrage d'un philosophe bien compliqué, que je déchiffrerai très lentement, jour après jour. J'ai toujours beaucoup aimé Hegel.
En dernier recours, j'essaierais de négocier une variante: pas de livre, mais de quoi écrire jusqu'à la fin de ma vie. Si la négociation échoue, je me consolerais alors en me disant qu'une fois
sur mon île, je graverai les écorces des arbres avec les mots d'un roman interminable. Ce roman deviendra un best-seller, un second Robinson Crusoé, que l'on découvrira à côté de mon squelette
brûlé par le soleil. Car, bien sûr, les secouristes et les éditeurs ne me découvriront qu'après ma mort.
Tiens, un livre sur l'humour, ce ne serait pas mal aussi....Un Desproges. Oui, Desproges pour compagnie, voilà qui me ravirait. Au moins, je n'oublierai pas de rire avec lui! Car il m'en faudra
de l'humour, toute seule, là-bas sur cette île du malheur.
Quelle question horrible, angoissante, perfide, désolante, inhumaine. Je tremble simplement en y songeant.
Heureusement que l'humour nous sauve des îles désertes.
Si j'ai appris une chose dans ma vie, c'est bien que les gens qui n'ont pas d'humour sont dangereux.
Ils sont à fuir comme la peste. Malgré tout, parfois, la fuite est impossible! Pensez à un chef de service, un policier, un client, un huissier, un banquier, un professeur, une belle-mère, qui
sais-je....
Je vous propose alors un petite prière pour oublier l'horreur de la situation:
«Oh! Humour, dernier recours des saints d'esprits,
J'implore ton
aide, moi, pauvre être humain démuni,
Depuis toujours condamné à rire
Pour moins souffrir.
Aide-moi! Car j'ai devant moi un méchant
bonhomme
Qui se prend pour un
Surhomme
Et
qui voudrait me faire croire que son sérieux
Est ce qui se fait de mieux, qu'il est un
Dieu!
Oh ! Humour, dernier recours des sains esprits,
Aide-moi à rire de lui, à rire de moi.
Je suis ton humble
serviteur pour la vie,
Alors arrête de rire et sors moi de là!»
«Les enchaînés voient s'ouvrir devant eux...un monde imaginaire mais souverain:
l'humour»
Hermann Hesse, Le loups des steppes
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