A propos de tous les assassinats sauvages, gratuits et injustes.
Quand la justice ne punit pas les coupables...comment venger ces morts?
Histoire véridique de la Pampa Argentine, mais qui se répète dans tous les coins du monde.
Quelques fois, il arrive qu’une chanson ou un récit se transforment en armes du poète, afin qu’il puisse venger une mort
qu’aucune des institutions légitimes établies par les autres hommes n’a su vengée. Et c’est déjà pas mal que les poètes existent ! Parce que sinon, nous devrions nous contenter de notre
rancœur et de notre colère, toutes deux engrangées bien au fond de notre cœur.
Alors, joignons-nous au poète pour pleurer la mort de Rosita, et toutes les morts violemment injustes qu’elle nous rappellerait
peut-être !
Puisque la Police, les Juges et même Dieu ne suffisent pas, écoutons notre cœur et joignons-nous au poète ! Il est peut-être le
seul à pouvoir nous prendre dans les bras et nous consoler.
CARLOS TEJEDOR. Pampa. Argentine.
Pas un nuage. Le soleil étouffait.
La vieille dame s’approcha du taudis de bois et de chapes, en empruntant l’espèce de petit chemin qui sépare les ronces et les
ferrailles de la poussière du sol.
Rosita, protégée par son chapeau de laine violet, frappa trois fois à la porte de bois, qui s’ouvrit au bout de quelques
secondes.
Un enfant à la peau mate, aux yeux noirs et profonds, à la bouche barbouillée de sucre, aux joues et aux mains sales, apparut. Il leva
la tête vers la vieille dame. Méfiant, il observa le vieux chapeau mauve qui retombait mollement sur d’immenses lunettes aux verres très épais. Il aperçut ensuite le corps de la dame, mince et
voûté, habillé par une robe rose pâle, qui rebondissait sur un ventre incongru et s’arrêtait aux genoux. Puis, les bas gris et parfois troués qui plongeaient dans de vieilles chaussures un peu
tristes. L’enfant releva enfin la tête et un gentil sourire le prit par surprise. Il se retourna en criant : « Maman ! C’est la dame aux lunettes ! ».
Une ribambelle d’enfants, des grands et des petits, arriva en riant et en piaillant. Les suivait une femme grosse et jeune, aux
cheveux longs et noirs. Un bébé dans les bras, elle se frayât un chemin et parvint enfin jusqu’au pas de porte. Elle s’exclama joyeusement : « Ah ! Rosita ! Que Dieu vous
bénisse ! ».
Rosita caressa avec tendresse les cheveux d’une petite fille qui s’était accrochée à sa robe, et entourait maintenant ses jambes de ses petits bras bruns.
- Comment ça va Christina ? J’ai apporté des petites choses pour toi et les enfants. Maria m’a dit que tu avais été malade. C’est
pour ça qu’on ne t’a pas vu à l’Eglise, non ? Bon, dans la bourse il y a un peu de vêtements et quelques gâteries pour le goûter des enfants. Maria et Josefina t’attendent…tu sais pourquoi,
n’est-ce pas ? Et le petit Ricardo, il est où ? Je ne le vois pas ?
- Il dort Rosita, il dort, dit la femme sur un ton plaintif. Il a eu la fièvre comme moi. Mais il va mieux, Maria est passé me laisser des médicaments.
- Bien, répond simplement Rosita.
Puis, elle fit demi-tour, accompagnée par la petite fille jusqu’à la fin du chemin.
Elle trébucha sur un bout de ferraille et la gamine la rattrapa de justesse. Rosita toussota en souriant et la remercia par un baiser
sur le front.
La petite fille, en même temps qu’elle se grattait sauvagement les cheveux, regarda partir Rosita, qui se dandinait jusqu’à l’arrêt de
bus, en rajustant à plusieurs reprises son vieux chapeau violet. A quelques mètres de là, un jeune voisin tapa dans le ballon de football qui faillit voler sur les lunettes de Rosita. Celle-ci
continua son chemin, un peu perdue dans ses pensées. Et l’enfant se précipita pour récupérer son ballon.
Des ordures, des déchets de meubles et de ferrailles jonchaient la route en terre, poussiéreuse et caillouteuse.
Rosita baissait un peu la tête. Elle semblait ne pas vouloir regarder les taudis qui l’entouraient. Les verres de ses lunettes
préféraient contempler le sol.
Le chapeau mauve était suspendu à la penderie en bois de la porte d’entrée. Une vieille toile cirée, parsemée de motifs rectangulaires dont la couleur jaune fade trahissait le grand âge, recouvrait l’immense table de la toute petite cuisine. Sur la table : des pots remplis de confiture, un paquet de galettes salées ouvert et trois autres intacts,
quelques oranges et quelques pommes déposées dans une corbeille, une pelote de laine bleue enroulée dans deux aiguilles à tricoter, une bouteille d’eau gazeuse, un gros bol à la porcelaine
fêlée, dans lequel Rosita était en train de plonger une galette salée.
Elle se baissa jusqu’au bol et, en tremblant un peu, porta la galette trempée de lait jusqu'à sa bouche édentée.
On frappa à la porte. Rosita avala rapidement la galette, s’essuya la bouche avec la
manche et se leva péniblement afin d’aller ouvrir. Clopin-clopant, elle se dirigea donc vers la porte et tourna la poignée.
Apparurent
deux grands gamins. L’un, à la peau brune et aux cheveux très noirs, affichait d’épais sourcils qui cachaient presque entièrement ses grands yeux sombres. Il souleva un peu la visière
de sa casquette – aux couleurs du Boca (Le club de Maradona) – pour saluer Rosita. L’autre garçon avait l’air plus âgé, plus grand de taille, plus
rond et déjà plus imberbe. Il ne portait pas de casquette et ses longs cheveux blonds étaient attachés en queue de cheval.
Les deux étaient vêtus de débardeurs qui dévoilaient leurs bras, fièrement musclés et tatoués.
Le plus brun, celui à la casquette, baissa le regard vers la vieille dame et s’adressa à elle avec sa voix d adolescent :
- Bonjour Madame Rosita, je viens chercher les choses pour ma mère.
L’autre gamin se balançait nerveusement, les mains dans les poches.
- Comment va ta mère Horacio ? demanda Rosita Et ta petite sœur ? Elle va mieux ? Elle marche ?
Horacio répondit oui avec la tête. Il jeta un coup d’œil rapide sur sa montre.
Rosita sourit et rentra dans la maison. Les deux jeunes restèrent sur le pas de la porte. Ils allumèrent chacun une cigarette et
attendirent le retour de la vieille dame. Celle-ci réapparut quelques longues minutes plus tard avec les bras chargés et un gentil sourire.
Horacio jeta sa cigarette et saisit les pots de confiture ainsi que la bourse plastique que lui tendait Rosita. Cette dernière demanda
aux deux jeunes s’ils voulaient un verre de Coca Cola ou partager un maté avec elle. Mais ils lui tournaient déjà le dos, et Pancho lui fit signe que non de la main.
Rosita retourna à l’intérieur, vers son bol de lait. Avant de se rasseoir, elle alluma
la vieille petite télévision en noir et blanc. L’image était mauvaise. Au dessus de l’appareil, un cadre avec des photos également en noir et blanc. La vieille dame prit une galette et, avant de
la tremper dans le bol de lait, elle regarda longuement les photos. Un couple posant avec cinq petits enfants. Une petite fille et un petit garçon se
tenant par la main. Un visage de femme, ridé et fermé. Un visage d’homme, plus souriant et plus jeune. De minuscules portraits de jeunes enfants.
La pièce était peinte d’une couleur blanche devenue jaune et presque grise avec le temps. Sur le mur principal, celui de la télévision
et des photos, régnait un crucifix. Le Christ semblait contempler les portraits, lui aussi. Un cadre de taille moyenne, situé au dessus de l’évier, à l’endroit même où terminait l’immense fenêtre
prisonnière des vieilles grilles rouillées, contenait le drapeau argentin.
Toute la pièce sentait bon. Sentait le propre. Sentait la paix. L’amour. Le respect. La bonté.
On frappa de nouveau à la porte. Rosita éteint la télévision et cria de sa voix fluette, un peu tremblante : - Oui ? Qui
est-ce ?
Une autre voix, à peine un peu moins fluette mais toute aussi tremblante, répondit :
- C’est moi ! Guillermina !
- Passe chère Guillermina !
Guillermina entra. Elle était petite aussi, mais plus ronde. Les deux dames portaient la même croix en or, qui pendait à leurs cous.
Rosita s’était levée pour faire chauffer l’eau du maté. Guillermina ouvrit un des tiroirs de la table et en sortit un jeu de cartes.
- Soledad ne vient pas ? , lui demanda Rosita.
- Oui, ma Rosi, oui. Elle gardait ses petits enfants aujourd’hui, et apparemment sa belle-fille avait beaucoup de travail. Donc, elle
est un peu en retard !
Les deux vieilles dames s’assirent en ricanant. Guillermina étala le jeu de carte, Rosita prépara un maté.
Un peu plus tard, Soledad, une vieille dame encore plus ronde que Guillermina et surtout avec une poitrine énorme, vint les rejoindre.
Elle avait une voix grave qui trahissait son passé de grande fumeuse. Elle avait également l’air un peu plus sophistiqué que ses deux comparses. Plus de bijoux, plus de maquillage, un port de la
poitrine carrément orgueilleux, des mains aux ongles soignés et peints, un parfum fort et envahissant. Théâtralement, elle déposa sur la table des facturas (viennoiseries en argentine).
Les trois
dames commencèrent leur partie de truco (jeux de carte aussi populaire que le tarot ou la belote chez nous), entre gentils commérages, éclats de rire, échange de matés, et dégustation des
pâtisseries.
Puis, la discussion partit sur la violence des jeunes et la peur qui régnait dans la petite ville. La discussion finissait toujours
par aborder ce sujet-là ! Elle s’étalait ensuite sur la pauvreté et l’injustice. Comment faire pour empêcher tous ces enfants de sombrer dans le désespoir et la haine ? L’Argentine
n’avait pas de gouvernement depuis bien longtemps. Heureusement, il y avait l’Eglise. Soledad racontait toujours qu’en Europe, ce sont les Etats qui prennent en charge les pauvres. Rosita pensait
que Soledad avait beaucoup de chance d’avoir un peu voyagé, qu’ainsi elle pouvait comparer et songer à des solutions plus justes pour cette ville.
Mais il y avait longtemps que même Soledad n’avait pas de solution à proposer, et que les conversations tournaient vite au défaitisme.
Alors, puisque les gouvernements étaient inutiles, il ne restait plus qu’aux hommes à être solidaires entre eux. Rosita n’avait pas
peur des « méchants ». Quand elle priait à l’Eglise elles priaient pour eux. Donner et être gentille relevaient pour elle d’une évidence. Quand elle priait à l’Eglise, Dieu lui parlait
et lui disait qu’il y avait toujours de l’espoir. Que tout finirait bien. Dieu essuyait les larmes de Rosita et il apaisait sa souffrance. Pourquoi n’aurait-elle pas fait de même avec ceux qui
l’entouraient et qui avaient besoin d’elle ? Elle aimait voir le sourire sur le visage des enfants et des mères des villas (favelas
argentines) lorsqu’elle leur apportait des médicaments, des vivres et des gâteries. Ou lorsqu’ils venaient eux-mêmes frapper à sa porte, pour
quémander quelques broutilles, ou juste un peu de bonheur et de tendresse.
Tous ces enfants, sales et incultes, peureux et sauvages, étaient un peu les siens. Elles les aimaient tels quels.
Avec Guillermina et Soledad, elles se disaient aussi qu’après tout, toutes les trois avaient passé l’âge des pensées politiques. Et
que c’étaient là des conversations pour les jeunes ! Elles refusaient même les comparaisons avec leur bon vieux temps à elles.
Rosita, le regard dissimulé par le verre épais de ses lunettes, son jeu de carte entre les mains, avec en bruit de fond les rires et
les piaillements de Guillermina et Soledad, se revit soudainement petite fille. Elle vit ses vieux rêves perdus à jamais. Elle vit les coups de la vie et les cicatrices, elle vit le visage de la
petite fille de cet après-midi qui s’agrippait à elle de toutes ses forces. Elle vit les hommes devenus sauvages et cruels, elle vit les innocents payer le prix de la faim et de la colère, de la
bêtise et du désespoir. Elle vit l’Homme tel qu’il était. Une larme vint se blottir au coin de son œil droit. Elle eut envie de prier. D’appeler Dieu au secours.
Comment changer tout cela ? Comment protéger les innocents et les plus démunis ?
Comment faire pour que gagnent enfin la gentillesse et le respect, l’honneur et la sagesse ?
Elle sourit paisiblement en écoutant le rire de ses amies et eut envie de se joindre à nouveau à elles.
La fin d’après-midi passa ainsi. Comme à peu près tous les jours de la semaine. A l’âge de Rosita, les jours se ressemblent. Il y a un
rituel. Une paisible routine, à peine inquiétée par le futur.
Donc, comme d’habitude, les trois amies se dirent au revoir en s’embrassant chaleureusement. Guillermina et Soledad rentrèrent chez
elles, dans leurs familles respectives.
Rosita referma la porte d’entrée en affichant un sourire serein. Il faisait encore jour dehors.
Comme tous les soirs, elle sortit la bouteille de Gancia et se servit un petit verre serti d’une rondelle de citron. Comme tous les
soirs, elle dégusta son Gancia en faisant un peu de couture (parfois, elle tricotait : pour les voisines un peu pressées et peu habiles ou pour les démunis de la villa).
Comme tous les soirs, on gratta à la porte. Rosita abandonna son travail. Lorsqu’elle ouvrit, un grand miaulement l’accueillit.
C’était Garfield, un vieux chat du quartier, qui avait adopté Rosita et venait dormir avec elle chaque nuit. Les enfants du voisinage avaient baptisé le gros chat ainsi, de par sa couleur et sa taille.
Comme tous les soirs, Rosita revint donc à son ouvrage et son verre de Gancia, avec Garfield qui ronronnait sur ses genoux.
La nuit était presque tombée.
Il restait un peu de Gancia dans le verre.
On frappa à la porte. Garfield sursauta, le poil hérissé et, dans un miaulement strident, il se jeta sous la table. Intriguée, Rosita
laissa à nouveau son ouvrage de côté, puis se leva. Elle se dirigea vers la porte. On frappa à nouveau.
La vieille dame, inquiète, entrouvrit à peine la porte. Sa tête dépassait légèrement à l’extérieur. Elle aperçut Horacio. Un peu en
retrait derrière lui, le même comparse qui l’accompagnait cet après-midi. Rosita connaissait bien Horacio. Elle l’avait bercé et avait pris soin de lui lorsque sa maman était tombée
malade.
Horacio jeta nerveusement sa cigarette au sol et enfouit ses mains dans les poches. Son
comparse regardait au sol, les mains également dans les poches.
- Horacio ? Encore toi ? Qu’est-ce que je peux pour toi mon garçon ?
Rosita ne voyait pas très bien les yeux du jeune. Elle étendit sa voix tremblante :
- Euh…Rosita…est-ce qu’on peut passer avec Chongo ? Ben…euh…c’est un peu délicat, mais j’ai besoin de vos conseils…On peut passer Rosita ? Dis, on peut passer ?
Au ton très nerveux employé par Horacio, Rosita sentit vraiment que quelque chose de grave arrivait aux deux garçons. Elle pensa à des
histoires de quartier, à des histoires de règlement de compte entre ces jeunes qui étaient un peu perdus. Horacio n’était plus ce petit être qu’elle avait connu et choyé. Il avait grandi très
vite, trop vite. Comme tous les autres. Et dans un univers sans pitié pour les enfants. Univers sans pitié, qui assassine trop tôt l’innocence de ces jeunes en même temps qu’il les livre à des
jeux dangereux. Elle connaissait moins bien Chongo.
Rosita songeait à tout cela lorsqu’elle croisa à la lumière les yeux ensanglantés et vitreux d’Horacio.
Troublée, elle fit signe aux deux jeunes de passer. Ils entrèrent, la tête penchée vers le sol. Elle ferma la porte.
Elle se
retourna vers eux, anxieuse de savoir ce qu’il leur arrivait et impatiente aussi de les aider. Comme toujours, Chongo demeurait en retrait, taciturne. Horacio semblait de plus en plus nerveux,
voire en colère.
Soudain, les deux adolescents parurent immenses à Rosita.
Horacio s’approcha d’elle.
- On a besoin de fric avec Chongo. Donne-nous du fric vieja !
Cette phrase fut le premier coup que reçut Rosita. Elle voulut sortir de la maison. Par instinct. Fuir. Se sauver.
Mais Horacio bloqua la porte d’une main. Il étouffa le cri de Rosita lui écrasant son autre main sur le visage.
Chongo attrapa la bouteille de Gancia et se mit à boire à grosses gorgées. Le Gancia coulait sur son T-Shirt. Il s’essuya la bouche.
Satisfait, il tendit la bouteille à Horacio, qui agrippait à présent Rosita par le cou.
Horacio saisit la bouteille de la main qu’il maintenait contre la porte.
Chongo alluma la TV et monta le volume. On percevait le blablabla d’une
émission de variété.
Rosita perçoit les rires des deux garçons. Elle pleure. Elle étouffe. Elle n’essaie pas de se défendre. Elle sent soudain qu’un
liquide dégouline le long de ses jambes. Sa propre urine la réchauffe un peu. Elle pleure encore. Elle commence à prier. Elle ferme les yeux.
Horacio et Chongo sont devenus fous. Elle les entend qui brisent des objets en les projetant au sol. Selon d’où provient le bruit,
elle peut deviner de quoi il s’agit : le cadre avec les photos, le vase hérité de sa mère, le cadeau de sa soeur, les petits bibelots posés sur le buffet, un peu de vaisselle. Un long et
sinistre miaulement de Garfield. Les rires et les insultes d’Horacio et Chongo. Les portes et les tiroirs du vieux buffet qui s’ouvrent et se ferment avec grand fracas.
Une douleur la saisit à l’estomac et l’obligea à se plier en deux. Le coup de poing d’Horacio ne fit pas de bruit.
Le cou de pied de Chongo dans les côtes non plus.
Rosita s’écroula.
Dans la flaque d’urine.
Elle continuait à prier. Ses lèvres bougeaient en silence.
Seul un « Pitié ! » parvint à s’échapper, tel un cri désespéré qui fut
vite étouffé par un coup de poing de Chongo.
Un filet de sang coula sur le menton de la veille dame. Elle parvint enfin à se protéger le visage. Mais, Horacio termina le Gancia
d’une gorgée et la frappa avec la bouteille vide au dessus du crâne. Puis, Chongo surenchérit avec une série de coups de pieds assénés un peu par tout dans le pauvre corps.
Rosita réagit à peine : quelques tremblements, quelques gémissements, quelques larmes.
Mais, en silence, elle priait toujours.
Horacio se calma d’un coup, sérieux, les yeux rouges, vides et fixés sur Rosita qui baignait dans son sang.
Du visage inanimé de Rosita, Chongo arracha avec mépris les lunettes aux verres déjà brisés par les coups et, enragé, il les écrasa de
son pied gauche.
Les deux adolescents se regardèrent.
Et le cirque infernal cesse. Horacio et Chongo sortent en courant. Ils laissent la porte entrouverte et filent dans l’obscurité,
quelques billets à la main.
La télévision ne cesse de proférer son blablabla. Témoin inutile, solitaire et muet.
▬
Le neveu Pancho était arrivé quelques minutes après, alerté par un voisin qui avait aperçu deux ombres sortant de chez Rosita, puis la
porte laissée ouverte. Le voisin était auprès de Rosita. Pancho s’approcha.
La vieille dame respirait encore.
A la vue de son neveu et au son de sa voix qui l’interrogeait, Rosita prononça dans une sorte de râle douloureux :
« Horacio et Ch…. »
Un flot de sang se mélangea aux mots.
Pancho pleurait. Il serrait très fort la main de Rosita.
La main se relâcha un peu et Rosita mourut.
Deux policiers arrivèrent peu de temps après.
Le lendemain matin toute la petite ville de Carlos Tejedor se réveilla dans la tristesse et la stupeur. Endeuillée par
la mort de Rosita. Paralysée par le crime.
L’église se remplit de bougies et de fleurs. Les mamans pleuraient celle qui les avait aidées un jour. Perplexes, les enfants
regardaient pleurer leurs mères. Les hommes ne pouvaient pas pleurer alors ils s’indignaient et pronostiquaient la justice.
Personne n’avait le droit de massacrer de telle sorte une personne comme Rosita ! Il n’existait aucune raison valable au
monde ! La petite ville était en ébullition.
Les policiers avaient arrêté Horacio et Chongo.
Et ils les relâchèrent, à peine quelques semaines après l’enterrement de Rosita. Choses de la police argentine….
Une nuit, Pancho saisit son revolver et ouvrit la porte de chez lui. L’obscurité et le froid l’enveloppèrent. Sa colère et sa haine le
réchauffèrent. Il marchait vers Horacio et Chongo. Il voyait leurs visages et il imaginait ces mêmes visages ensanglantés, pleurant un pardon impossible. Pancho continuait à marcher. A errer.
Soudain, le visage souriant de sa tante Rosita apparut et troubla sa vision. Alors, sans le vouloir, malgré lui, tel un automate, il ne se dirigea plus du tout vers le quartier des deux
monstres…mais vers l’église.
Il poussa l’épaisse porte en bois et s’écroula au sol en pleurant. Il maudissait Horacio. Il maudissait Chongo. Il maudissait la
police et les juges. Surtout il maudissait Dieu.
Il se sentait orphelin, en manque de justice et d’amour. Abandonné et trahi par tous ceux qui auraient du lui donner la foi.
Comme lui, toute la ville de Carlos Tejedor se sentait orpheline. Abasourdie et impuissante. Le temps passa et l’émotion
s’estompa.
Horacio et Chongo, dans leur désespoir et leur inconscience, ne souffraient aucune culpabilité.
Les enfants pauvres et leurs mères continuèrent à aller à l’Eglise pour y trouver un refuge et de l’aide.
Pancho non. Il refusait de parler avec Dieu.
Guillermina et Soledad pleurèrent longtemps leur amie de toujours.
Et Dieu….Dieu continuait à se demander pourquoi on lui inculquait la responsabilité de tout.
Il ne reste plus que les paroles et la musique du poète, pour exorciser la mort de Rosita.
Pour venger toutes les autres victimes innocentes, sauvagement assassinées par la haine d’autrui.
Delphine Alpin-Ricaud
Qui si
non ?
Ils allaient souvent jusqu’à la porte de sa maison,
Et elle les aidait de tout son cœur.
Ca me fait mal qu’il y ait des personnes
Au sang si froid,
Qui continuent leurs vies
Sans s’interroger sur ce qui s’est passé.
Moi j’ai connu Doña Rosita
Et j’ai une épine
Enfoncée dans les profondeurs de mon cœur.
J’ai pensé mille fois
A lui faire justice,
Je sais que ce n’est pas bien
Mais qui si non ?
Qui a tué un être aussi doux, aussi noble,
Qui si non ?
Si ici nous nous connaissons tous.
Où sont les juges ?
Où est la police ?
Que c’est-il passé ce jour là,
Que Dieu n’était pas là ?
Tous nous savons bien
Qui a fait du mal à
Rosita,
Et la vie continue,
Comme si rien ne s’était passé.
Il ne faut pas marcher
Sans trop se mouiller,
Nous sommes tous coupables,
Comme ces deux là.
Qui si non ?
Ne regardez pas dans une autre direction.
Qui si non ?
Ils se sont acharnés sur elle. .
Pauvre Ange de Dieu,
Je souffre juste en y pensant
Qui si non ?