(…)
Il y a deux jours à peine, ma fille est venue me voir.
Elle pleurait de je ne sais quelle misère. Je l’écoutais. Un peu. Distraitement. Je ne comprenais pas le sens de ses larmes, mais je l’ai saisie contre ma poitrine. Ses larmes, je les ai toujours fait miennes. Sa douleur et ses joies également.
Et les tiennes aussi.
Cela me flatte tellement qu’elle vienne encore aujourd’hui s’écrouler sur mes vieux seins, écouter les battements de mon vieux cœur et y chercher quelque réconfort. J’y vois là une empreinte de l’immuable. Trop souvent, on fuit les vieux et les malades car ils reflètent une vérité terrifiante pour les jeunes et les bien-portants. Trop souvent, ces derniers les évitent ou apparaissent à eux en repentis, en infirmiers, en gentils héritiers d’une histoire qu’ils ignorent ou qu’ils recherchent, en leur jetant de détestables regards de pitié et d’angoisse.
Je suis heureuse que ma fille continue à ne pas me fuir. Qu’elle ne se charge d’aucune mission à mes côtés, si ce n’est celle d’être là. Je suis heureuse et je suis fière aussi.
J’ai appris la valeur des larmes. Combien de fois me suis-je sentie bien pauvre de ne pouvoir pleurer ? Lorsqu’une espèce de dureté, que je cultivais et confondais avec de la force, envahissait mon pouvoir de sentiment, celui de mes pensées et séchait mes larmes. Lorsque je retenais celles-ci devant un autre regard, par honte ou par pudeur. Lorsque ces gouttes d’eau de mon âme gelaient au contact de mes idées froides et vides. Ou basses. J’ai donc appris à les respecter, ces larmes, les miennes et celles d’autrui. J’aime aujourd’hui pleurer, sans raison ou pour toutes les raisons du monde.
Je peux fort bien ne pas comprendre les sanglots de ma fille, mais je les aime. Les trouve beaux. Voilà, il y a deux jours, je lui ai offert ma poitrine en honneur aux larmes qu’elle a eu le courage de ne pas me cacher.
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Ils sont de grands magiciens ceux qui – de parfaits étrangers – parviennent au travers d’un poème, d’un écrit, de quelques notes et quelques images, à faire pleurer. Ils possèdent la clé de tous les mystères pour atteindre ainsi des eaux si profondes. Ils offrent leur poitrine et leur réconfort sans interrogatoire. Ils plongent en toi, guidés, énigmatiquement intuitifs et visionnaires.
Tu dois croire à chacun de mes mots et chacune de mes lignes. Sais-tu ? Je ne peux mentir en te contant cela. Mes douleurs sont sincères, mes joies également, justifiées aussi. Et mes peurs, et mes doutes. Ma vie entière transpire la sincérité. Aujourd’hui, je le vois bien. Grâce à cela, je mesure mon enchantement et ma sérénité quotidiens. Non pas grâce à mon âge, gros monstre tissé de références numériques. Non : mais à ma vie, qui n’aura pas été un mensonge.
Tu dois donc me croire.
Ces derniers temps, ces dernières années, je suis un peu plus seule qu’avant. Tu es parti, toi. Comme beaucoup de compagnons et compagnes. Seule : je veux dire moins accompagnée, moins entourée. Etrangement, je me sens bien. Car ma vie n’est pas un mensonge : je suis seule sans être seule. Et je ne souffre pas. Mes os sont mes tortionnaires actuels. Mon cher corps est faible. Mais je ne souffre pas. D’ailleurs, je t’écris. J’aimerais saisir ta main, la sentir, la serrer très fort….jusqu’à la rompre : comme auparavant, lorsque tu te trouvais là. Cela n’est pas possible, alors je t’écris et t’écrire me rend tellement forte !
Que j’en verse des larmes.
Encore une empreinte de l’immuable !
Les paysages ont changé depuis ton départ. Parfois, mon entendement souffre pour suivre et s’adapter. Imagine le cœur du monde enfermé dans une caisse de verre. Imagine de mauvais génies qui auraient pris possession de la caisse et l’auraient verrouillée. Pour ouvrir, il faut un code, me semble-t-il. Mais ces méchants gnomes le modifient constamment et s’ingénient à le rendre chaque fois un peu plus différent et un peu plus inaccessible. Le verre de la boîte apparaît comme incassable et opaque, nous empêchant ainsi de contempler et saisir le cœur du monde. Te rends-tu compte ? Cela demande tant d’effort ! Deviner les codes d’accès et vaincre l’opacité du verre.
Mon esprit est moins vif, cependant ces mystères et ces intrigues ne m’effraient pas. Peut-être parce que ma vie n’est pas un mensonge, je parviens à dominer les mauvais génies et à t’écrire. Pour toi et contre eux. Ils sont les seuls capables de nous séparer : cela, je ne le veux pas. Car je serais désormais incapable de pleurer, souffrirais de ma solitude, ma main toute ridée ne tremblerait plus, n’ayant rien à écrire.
Au diable les mauvais génies, les codes d’accès, les verres opaques ! Pourvu que la maladie de ces vilains gnomes ne nous contamine jamais !
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