2.
- Marie, dépêche-toi! Je t’attends en bas. Sacha est au commissariat !
Je regardai mon amoureux qui dormait, nu, à mes côtés. Moi aussi, j'étais nue. Je mis cinq minutes à me préparer, cinq longues et interminables minutes durant lesquelles je tentai de me rappeler
les dernières heures. Le réveil marquait onze heures du matin. Cinq longues et interminables minutes, absence de de réflexions trop pertinentes, coordination des gestes lente et laborieuse, un
dernier regard sur la nudité de mon homme.
Lili et moi, alors que nous roulions à toute vitesse vers le commissariat, n’étions pas angoissées, simplement sonnées et anesthésiées par l'alcool qui coulait encore dans nos veines. Savoir
Sacha au commissariat nous amusait. La rejoindre encore plus. Arrivées dans les locaux tristes et sordides, nous déclinâmes notre identité. Le sérieux des deux agents? qui nous saisirent et nous
mirent en cellule, nous refroidit à peine. Ils nous jetèrent dans la même cellule que Sacha. Nous la vîmes alors, affalée, livide, blafarde, les yeux rouges et gonflés, nous la vîmes qui ouvrit
ses bras pour recevoir notre réconfort au beau milieu de cette pièce infâme, sale et puante.
- Je ne me souviens de rien, il était là...mort !, gémit-elle.
▬
Toutes les trois assises à une table, avec nos trois cafés, nos trois mines défaites, les cheveux ébouriffés, les
yeux cernés, le teint pâle, nous sentions mauvais..
A cette heure matinale, dans ce café lugubre et effrayant, deux vieillards et une femme déjà ivres se disputaient au bar. Pendant que le barman essuyait ses verres. De temps en temps, il leur
faisait signe de se calmer, en nous désignant ensuite du regard d'un air gêné. Sur notre table: des cigarettes, un paquet de chewing-gum et des pastilles pour le mal de tête. Nous ne parlions
pas, ne bougions pas, absorbées par la scène et ses acteurs, incapables de songer à être ailleurs, abruties par le choc des dernières heures.
Soudain, l’un des deux vieillards se leva, termina sa bière d’un trait et se retourna vers la femme en lui gueulant :
- ¡Agur José Marie Aznar!1
- Puis il sortit, en prenant soin de bien claquer le porte d'entrée derrière lui. Interloquées, mes sœurs et moi nous regardâmes. Lili pouffa soudain de rire, Sacha et moi l’imitâmes, à peine un
peu moins bruyamment. La femme prenait à témoin le barman et l’autre vieillard, offusquée par l’insulte, puis par dépit, elle demanda une autre bière. Le barman la lui servit en ajoutant,
ironique, qu’effectivement la chose était grave!
Effectivement, la chose était grave….Nous le savions bien nous trois, et nos rires servaient surtout à exorciser notre état nerveux, notre abasourdissement, l’aspect cauchemardesque des dernières
heures, notre douleur physique comme morale. José Marie Aznar continuait à s’offusquer et nous, nous commencions enfin à envisager la suite. Que ferions-nous après le café? Nous prendrions
d'abord une bonne douche, très certainement, pour nous libérer de toute la crasse accumulée dans cette cellule maudite. Sacha ne voulant plus rentrer chez elle, elle viendrait donc chez Lili ou
chez moi. Les enfants étaient chez de vieux amis de Maman et de Papa à Irún. Puis nous avions faim aussi ! Terriblement faim !
Nous abandonnâmes à leur sort José Marie Aznar, le vieillard et le barman. Ils ne firent pas attention à nous, ce qui était dommage pour eux car je pensai soudain que nos trois photos seraient
peut-être très bientôt dans le journal !
Nous avions oublié les voisins! Comment avions-nous pu oublier les voisins? Ils avaient pourtant
toujours tout fait pour ne pas être oubliés ceux-là ! Par contre, eux nous attendaient, ils passaient d'ailleurs leurs vies à nous attendre et aujourd'hui, comme jamais auparavant. Nous
traversâmes la place puis nous nous approchâmes de la porte d’entrée telles trois condamnées, trois hérétiques suspectées de sorcelleries dans un ténébreux village moyenâgeux.
Une cinquantaine de paires d’ yeux rieurs et mesquins nous crachaient dessus. Même les enfants n’étaient plus innocents et souhaitaient notre mort. Une bande de loups affamés. Mes sœurs, nous ne
serons bientôt que trois pauvres charognes, lynchées, puis sauvagement déchiquetées ! Ils boiront notre sang, brûleront nos peaux et nos cheveux, joueront avec nos os ou alors nous laisserons
choir sur la place, les yeux et les organes arrachés, offrant à toutes ces braves âmes la joie du spectacle de notre décomposition ! J’en arrivai à ce moment précis à préférer la compagnie
des policiers à celle de ces maudits voisins.
Lili, tout en poussant la lourde porte d’entrée, me fit sursauter en criant :
- Bon, dans une heure chez moi. On boit un coup pour se remonter et on attaque!
Vous avez entendu bande de démons? Nous lutterons jusqu'au bout avant de tomber entre vos crocs ! Sacha passa en dernier et se contenta de faire un doigt d’honneur à la mégère du premier, dont la
tête penchait un peu trop au travers de la fenêtre. Le père de Sacha était Irlandais, elle avait hérité de lui la blondeur et le caractère incontrôlable. Choquée, la sainte mégère ferma sa
fenêtre dans un fracas d'indignation.
Nous nous trouvions à présent chez Lili. Toutes propres. Nous terminions à peine d’ordonner les ruines de la soirée, Lili
avait mis de la musique classique, elle préparait des sandwichs dans la cuisine. Sacha et moi gisions affalées dans le sofa. Sacha réfugiée contre ma poitrine alors que je lui caressais les
cheveux et que Chopin, après la douche et le ménage, nous purifiait à son tour. Je pensai à Maman.
Nous nous jetâmes sur les sandwichs: beurre, jambon Serrano, cornichons, tomates, fromage de la montagne. Vin rouge. Bouteille de whisky pour la digestion. Je crois qu'à ce moment là nous étions
seules au monde et que le whisky nous aidait à contempler la situation avec authenticité, lucidité et sans trop d’angoisse.
J’avais lu par exemple un livre qui s’intitulait «L’important c’est de perdre». S’écrouler. Se découvrir. Oser, avoir le courage de tomber. Plutôt que de chercher à se sauver toujours aux yeux
des autres. J’avais lu ce bouquin, et d’autres aussi, mais finalement, mes sœurs et moi avions été élevées dans cette philosophie. Cette fierté que nous avions en nous, depuis toujours, innée,
imperturbable, indémontable, incurable c’était cela. Notre pedigree et notre génétique. Quelle sensation de liberté…celle de ne pas craindre alors que tout semble s’écrouler…accepter la
douleur…la rendre belle…qu’elle nous fasse rire pour de vrai et nous fasse à nouveau aimer la vie.
Je regardai Lili dans les yeux. Je savais qu’elle allait dire quelque chose d’important, grâce à ses sourcils froncés et ses petits yeux verts concentrés sur le verre de whisky. Lili avait
toujours quelque chose à dire d’important au moment opportun, elle tenait ça de son père, nous avait toujours répété Maman. De même que ses rondeurs, sa grande gueule et ses petits yeux
verts.
- Mes belles, je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi, là…j’ai besoin de fumer! J’allais arrêter mais finalement, ça attendra bien un peu. Donc Sacha tu es veuve. C’est un changement pour
toi, tu sais? Tu dois en prendre conscience. Et moi, l’autre soir aussi, j’ai dit, fait quelque chose dont j’ai du mal à me souvenir…mais croyez-moi, ça devrait bousculer un petit peu le courant
de ma vie.
Lili ne quittait pas du regard son verre. Elle plaça son index sur ses lèvres et sourit, l’air coquin.
- Lili, c’est quoi ce que tu as fait?, lui demandai-je, l’air amusé. C’est bon? Mauvais?
Cela dit, je savais bien qu’au point où nous en étions, le bon et le mauvais n’avaient plus aucun sens.
- Je ne sais pas. Toute à l’heure, j’ai reçu un message de mon associé qui disait : «Ok! On en reparle.». Sous la douche, mon cerveau était bloqué. Je me suis séchée et j’ai ensuite regardé dans
la liste des messages envoyés. Oh por Dios! Voilà ce que j'ai trouvé les filles : «Txema, mon cher Txema, j’ai décidé de vendre mes parts. J’ai un nouveau projet!».
Lili leva enfin la tête et nous regarda chacune à notre tour, avec un sourire hébété.
- Quel projet Lili? Quel projet?, s’exclama Sacha
- Je ne sais pas, je ne me souviens pas, lui répondit Lili en grimaçant. Je sais que j’avais envie d’avoir un projet depuis quelque temps et changer un peu le cap de ma vie mais là….j’avoue que
non, je n’ai pas de projet! En tous les cas si j’en avais un en envoyant ce maudit message, je l’ai oublié.
Lili paraissait une petite fille, certaine qu’on allait la gronder et qui attendait juste que le mauvais moment passe. Sacha continua, sarcastique, presque en colère :
- Donc, je résume: j’ai un mari mort assassiné, la police sur le dos et vous aussi d’ailleurs, toi tu vends tes parts de société et tu n’as aucun projet derrière. Et toi? Marie? Tu nous réserves
quoi?
Je trouvai refuge dans les yeux de Lili, évitant lâchement le visage de Sacha car je savais qu’elle commençait à paniquer, et lorsque Sacha paniquait, moi j’avais peur ! Effectivement,
il y avait quelque chose dont je n’étais pas bien sûre, un petit quelque chose semé cette fameuse nuit et qui demeurait très flou dans ma mémoire, un tout petit quelque chose en rapport avec mon
amoureux. De cela j’en étais sûre. Mais quoi? Lili insista du regard, elle cherchait ma complicité.
- Il me semble vaguement que…que j’ai parlé mariage et enfants avec mon petit ami!, dis-je timidement.
Mes deux sœurs me regardaient complètement abasourdies. Et moi, j’imitais la position de Lili, quelques instants auparavant : je souriais confusément, hypnotisée par mon verre de whisky.
Sacha secoua la tête et murmura, en me saisissant la main:
- Et ?
Sans bouger, je répondis par un discret:
- Je ne sais pas !
Lili s’emballa
- Comment ça tu ne sais pas ? Oui ? Non ? Et pourquoi tu as fait ça ?
- J’en sais rien…je suis incapable de me rappeler ce que je lui ai dit exactement. Je ne sais même pas ce que je lui raconté et je me souviens encore moins de sa réponse. Je vous donne juste une
vague idée du sujet de conversation.
- Des nouvelles ? , hurla Lili
- Un «je t’aime» par texto, juste toute à l’heure, mais je n’ai pas osé répondre !
Je relevai les yeux vers mes sœurs, penaude. Nous demeurâmes quelques secondes pétrifiées. Il ne nous restait plus grand-chose à faire d’autre que rire. Et c’est ce que nous fîmes. Sacha ne
paniquait plus. Nous avions franchi la ligne. Et nous étions seules au monde. Dieu, par miracle, nous accompagnerait peut-être, mais alors un Dieu un peu plus rigolo que l’officiel, et surtout
pas celui de nos vieux cours de catéchisme!
▬
Nous n’avions finalement édifié aucun plan précis, juste celui de faire face aux prochains changements et aux futurs événements, sans chercher à trop contrôler la situation, en essayant de nous sentir le mieux possible. Tel était notre ébauche de plan. Pour ce faire, le soir même, Sacha appela ses enfants au téléphone, leur promettant de venir les voir dès le lendemain. Lili mit de la musique classique et cuisina. Je parcourus la quasi totalité de mes beaux livres d’art.
1 Au revoir José Marie Aznar!
(Ex premier ministre de droite, connu pour son conservatisme et sa dureté)
A suivre ?
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Delphine Alpin-Ricaud