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  • dalpinricaud-ecrire
  • : Jour après jour, se découvrir...nous sommes tout petits petits petits...mais nous SOMMES...et ça, c'est grand!!!
Mercredi 16 juillet 2008
 Suite

2.

                - Marie, dépêche-toi! Je t’attends en bas. Sacha est au commissariat !
Je regardai mon amoureux qui dormait, nu, à mes côtés. Moi aussi, j'étais nue. Je mis cinq minutes à me préparer, cinq longues et interminables minutes durant lesquelles je tentai de me rappeler les dernières heures. Le réveil marquait onze heures du matin. Cinq longues et interminables minutes, absence de de réflexions trop pertinentes, coordination des gestes lente et laborieuse, un dernier regard sur la nudité de mon homme.
Lili et moi, alors que nous roulions à toute vitesse vers le commissariat, n’étions pas angoissées, simplement sonnées et anesthésiées par l'alcool qui coulait encore dans nos veines. Savoir Sacha au commissariat nous amusait. La rejoindre encore plus. Arrivées dans les locaux tristes et sordides, nous déclinâmes notre identité. Le sérieux des deux agents? qui nous saisirent et nous mirent en cellule, nous refroidit à peine. Ils nous jetèrent dans la même cellule que Sacha. Nous la vîmes alors, affalée, livide, blafarde, les yeux rouges et gonflés, nous la vîmes qui ouvrit ses bras pour recevoir notre réconfort au beau milieu de cette pièce infâme, sale et puante.
- Je ne me souviens de rien, il était là...mort !, gémit-elle.

             Toutes les trois assises à une table, avec nos trois cafés, nos trois mines défaites, les cheveux ébouriffés, les yeux cernés, le teint pâle, nous sentions mauvais..
A cette heure matinale, dans ce café lugubre et effrayant, deux vieillards et une femme déjà ivres se disputaient au bar. Pendant que le barman essuyait ses verres. De temps en temps, il leur faisait signe de se calmer, en nous désignant ensuite du regard d'un air gêné. Sur notre table: des cigarettes, un paquet de chewing-gum et des pastilles pour le mal de tête. Nous ne parlions pas, ne bougions pas, absorbées par la scène et ses acteurs, incapables de songer à être ailleurs, abruties par le choc des dernières heures.
Soudain, l’un des deux vieillards se leva, termina sa bière d’un trait et se retourna vers la femme en lui gueulant :
- ¡Agur José Marie Aznar!1
- Puis il sortit, en prenant soin de bien claquer le porte d'entrée derrière lui. Interloquées, mes sœurs et moi nous regardâmes. Lili pouffa soudain de rire, Sacha et moi l’imitâmes, à peine un peu moins bruyamment. La femme prenait à témoin le barman et l’autre vieillard, offusquée par l’insulte, puis par dépit, elle demanda une autre bière. Le barman la lui servit en ajoutant, ironique, qu’effectivement la chose était grave!
Effectivement, la chose était grave….Nous le savions bien nous trois, et nos rires servaient surtout à exorciser notre état nerveux, notre abasourdissement, l’aspect cauchemardesque des dernières heures, notre douleur physique comme morale. José Marie Aznar continuait à s’offusquer et nous, nous commencions enfin à envisager la suite. Que ferions-nous après le café? Nous prendrions d'abord une bonne douche, très certainement, pour nous libérer de toute la crasse accumulée dans cette cellule maudite. Sacha ne voulant plus rentrer chez elle, elle viendrait donc chez Lili ou chez moi. Les enfants étaient chez de vieux amis de Maman et de Papa à Irún. Puis nous avions faim aussi ! Terriblement faim !
Nous abandonnâmes à leur sort José Marie Aznar, le vieillard et le barman. Ils ne firent pas attention à nous, ce qui était dommage pour eux car je pensai soudain que nos trois photos seraient peut-être très bientôt dans le journal ! 

               Nous avions oublié les voisins! Comment avions-nous pu oublier les voisins? Ils avaient pourtant toujours tout fait pour ne pas être oubliés ceux-là ! Par contre, eux nous attendaient, ils passaient d'ailleurs leurs vies à nous attendre et aujourd'hui, comme jamais auparavant. Nous traversâmes la place puis nous nous approchâmes de la porte d’entrée telles trois condamnées, trois hérétiques suspectées de sorcelleries dans un ténébreux village moyenâgeux.
Une cinquantaine de paires d’ yeux rieurs et mesquins nous crachaient dessus. Même les enfants n’étaient plus innocents et souhaitaient notre mort. Une bande de loups affamés. Mes sœurs, nous ne serons bientôt que trois pauvres charognes, lynchées, puis sauvagement déchiquetées ! Ils boiront notre sang, brûleront nos peaux et nos cheveux, joueront avec nos os ou alors nous laisserons choir sur la place, les yeux et les organes arrachés, offrant à toutes ces braves âmes la joie du spectacle de notre décomposition ! J’en arrivai à ce moment précis à préférer la compagnie des policiers à celle de ces maudits voisins.
Lili, tout en poussant la lourde porte d’entrée, me fit sursauter en criant :
- Bon, dans une heure chez moi. On boit un coup pour se remonter et on attaque!
Vous avez entendu bande de démons? Nous lutterons jusqu'au bout avant de tomber entre vos crocs ! Sacha passa en dernier et se contenta de faire un doigt d’honneur à la mégère du premier, dont la tête penchait un peu trop au travers de la fenêtre. Le père de Sacha était Irlandais, elle avait hérité de lui la blondeur et le caractère incontrôlable. Choquée, la sainte mégère ferma sa fenêtre dans un fracas d'indignation.
             Nous nous trouvions à présent chez Lili. Toutes propres. Nous terminions à peine d’ordonner les ruines de la soirée, Lili avait mis de la musique classique, elle préparait des sandwichs dans la cuisine. Sacha et moi gisions affalées dans le sofa. Sacha réfugiée contre ma poitrine alors que je lui caressais les cheveux et que Chopin, après la douche et le ménage, nous purifiait à son tour. Je pensai à Maman.
Nous nous jetâmes sur les sandwichs: beurre, jambon Serrano, cornichons, tomates, fromage de la montagne. Vin rouge. Bouteille de whisky pour la digestion. Je crois qu'à ce moment là nous étions seules au monde et que le whisky nous aidait à contempler la situation avec authenticité, lucidité et sans trop d’angoisse.
J’avais lu par exemple un livre qui s’intitulait «L’important c’est de perdre». S’écrouler. Se découvrir. Oser, avoir le courage de tomber. Plutôt que de chercher à se sauver toujours aux yeux des autres. J’avais lu ce bouquin, et d’autres aussi, mais finalement, mes sœurs et moi avions été élevées dans cette philosophie. Cette fierté que nous avions en nous, depuis toujours, innée, imperturbable, indémontable, incurable c’était cela. Notre pedigree et notre génétique. Quelle sensation de liberté…celle de ne pas craindre alors que tout semble s’écrouler…accepter la douleur…la rendre belle…qu’elle nous fasse rire pour de vrai et nous fasse à nouveau aimer la vie.
Je regardai Lili dans les yeux. Je savais qu’elle allait dire quelque chose d’important, grâce à ses sourcils froncés et ses petits yeux verts concentrés sur le verre de whisky. Lili avait toujours quelque chose à dire d’important au moment opportun, elle tenait ça de son père, nous avait toujours répété Maman. De même que ses rondeurs, sa grande gueule et ses petits yeux verts.
- Mes belles, je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi, là…j’ai besoin de fumer! J’allais arrêter mais finalement, ça attendra bien un peu. Donc Sacha tu es veuve. C’est un changement pour toi, tu sais? Tu dois en prendre conscience. Et moi, l’autre soir aussi, j’ai dit, fait quelque chose dont j’ai du mal à me souvenir…mais croyez-moi, ça devrait bousculer un petit peu le courant de ma vie.
Lili ne quittait pas du regard son verre. Elle plaça son index sur ses lèvres et sourit, l’air coquin.
- Lili, c’est quoi ce que tu as fait?, lui demandai-je, l’air amusé. C’est bon? Mauvais?
Cela dit, je savais bien qu’au point où nous en étions, le bon et le mauvais n’avaient plus aucun sens.
- Je ne sais pas. Toute à l’heure, j’ai reçu un message de mon associé qui disait : «Ok! On en reparle.». Sous la douche, mon cerveau était bloqué. Je me suis séchée et j’ai ensuite regardé dans la liste des messages envoyés. Oh por Dios! Voilà ce que j'ai trouvé les filles : «Txema, mon cher Txema, j’ai décidé de vendre mes parts. J’ai un nouveau projet!».
Lili leva enfin la tête et nous regarda chacune à notre tour, avec un sourire hébété.
- Quel projet Lili? Quel projet?, s’exclama Sacha
- Je ne sais pas, je ne me souviens pas, lui répondit Lili en grimaçant. Je sais que j’avais envie d’avoir un projet depuis quelque temps et changer un peu le cap de ma vie mais là….j’avoue que non, je n’ai pas de projet! En tous les cas si j’en avais un en envoyant ce maudit message, je l’ai oublié.
Lili paraissait une petite fille, certaine qu’on allait la gronder et qui attendait juste que le mauvais moment passe. Sacha continua, sarcastique, presque en colère :
- Donc, je résume: j’ai un mari mort assassiné, la police sur le dos et vous aussi d’ailleurs, toi tu vends tes parts de société et tu n’as aucun projet derrière. Et toi? Marie? Tu nous réserves quoi?
Je trouvai refuge dans les yeux de Lili, évitant lâchement le visage de Sacha car je savais qu’elle commençait à paniquer, et lorsque Sacha paniquait, moi j’avais peur ! Effectivement, il y avait quelque chose dont je n’étais pas bien sûre, un petit quelque chose semé cette fameuse nuit et qui demeurait très flou dans ma mémoire, un tout petit quelque chose en rapport avec mon amoureux. De cela j’en étais sûre. Mais quoi? Lili insista du regard, elle cherchait ma complicité.
- Il me semble vaguement que…que j’ai parlé mariage et enfants avec mon petit ami!, dis-je timidement.
Mes deux sœurs me regardaient complètement abasourdies. Et moi, j’imitais la position de Lili, quelques instants auparavant : je souriais confusément, hypnotisée par mon verre de whisky.
Sacha secoua la tête et murmura, en me saisissant la main:
- Et ?
Sans bouger, je répondis par un discret:
- Je ne sais pas !
Lili s’emballa 
- Comment ça tu ne sais pas ? Oui ? Non ? Et pourquoi tu as fait ça ?
- J’en sais rien…je suis incapable de me rappeler ce que je lui ai dit exactement. Je ne sais même pas ce que je lui raconté et je me souviens encore moins de sa réponse. Je vous donne juste une vague idée du sujet de conversation.
- Des nouvelles ? , hurla Lili
- Un «je t’aime» par texto, juste toute à l’heure, mais je n’ai pas osé répondre !
Je relevai les yeux vers mes sœurs, penaude. Nous demeurâmes quelques secondes pétrifiées. Il ne nous restait plus grand-chose à faire d’autre que rire. Et c’est ce que nous fîmes. Sacha ne paniquait plus. Nous avions franchi la ligne. Et nous étions seules au monde. Dieu, par miracle, nous accompagnerait peut-être, mais alors un Dieu un peu plus rigolo que l’officiel, et surtout pas celui de nos vieux cours de catéchisme!

               Nous n’avions finalement édifié aucun plan précis, juste celui de faire face aux prochains changements et aux futurs événements, sans chercher à trop contrôler la situation, en essayant de nous sentir le mieux possible. Tel était notre ébauche de plan. Pour ce faire, le soir même, Sacha appela ses enfants au téléphone, leur promettant de venir les voir dès le lendemain. Lili mit de la musique classique et cuisina. Je parcourus la quasi totalité de mes beaux livres d’art.

 

1 Au revoir José Marie Aznar! (Ex premier ministre de droite, connu pour son conservatisme et sa dureté)



A suivre ?

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Mardi 15 juillet 2008
Suite 

                Le Champagne et la provocante magie de ses bulles commençaient à nous posséder. Sacha pleurait, de rire cette fois-ci, en écoutant les longues litanies que Lili déblatérait avec fureur sur les hommes.
- Marie. Dis-moi, tu es amoureuse?, me lança soudainement Lili, à la fin d'un long monologue sur l’incapacité des hommes à oublier leur sexe.
- Pourquoi tu me demandes ça?, rétorquai-je sans trop de conviction, comme si je n’attendais plus que le terrible interrogatoire pour enfin pouvoir déclarer mon bonheur.
Sacha me regarda l’air inquiète. Lili reprit, sûre d’elle.
- Ça se voit. Tu as l’air heureuse. Tu es plus belle que d’habitude. Plus femme que d’habitude. Plus forte, plus sereine, plus toi-même que jamais. Tu es éblouissante. Tu es Vénus. Splendide et complètement magnétique. Et surtout, tu m’as laissé m’énerver toute seule sur ces idiots de machos durant dix longues minutes sans intervenir une seule petite fois pour appuyer mes arguments. Tes yeux brillent, ils sont vivants comme jamais, tu es splendide! Alors, je me trompe?
Je bus une longue gorgée de Champagne et souris timidement à mes deux sœurs. Lili avait raison, une fois encore, Lili avait raison! Elle était incroyable. Puis, j’attrapai une rondelle de chorizo pour me distraire et après l’avoir très longuement dégustée pour me donner des forces, je me jetai à l’eau.
- Je crois que oui. Mais je ne sais pas trop quoi vous dire.
- Ce sera bien la première fois!, fit écho Sacha, un peu amère.
J’allumai une cigarette en maugréant intérieurement contre Sacha. Je n’avais pas aimé son ton de voix, mais savais bien ce qu’elle voulait dire : des amoureux j’en avais eu un tas, passant chaque fois de l'euphorie du début au ridicule de la fin, lorsque je me retrouvais toute seule. Bien. Cependant, je lui reprochais cette dernière remarque qui montrait bien, qu'au fond, elle ne croyait pas en moi. Voilà quel était le problème de Sacha! Elle avait besoin de tout le monde mais ne croyait en personne, et tout devenait angoisse avec elle. Je ne répondis pas, Lili le fit à ma place :
- Bon, une autre bouteille! Vous allez me dire si celui-là vous plaît. Mon ami Aïtor me l’a fortement recommandé. Ce soir, on célèbre! Marie, va mettre Ray Charles.
La seconde bouteille était à peine finie lorsque nous décidâmes de commencer à dîner. Lili et moi étions habituées à boire. Sacha, non. Le visage rouge et les yeux pétillants de Champagne, elle riait à tout ; elle se glissa avec peine jusqu’à la table, manquant même de rater la chaise. J’adorais la voir comme ça ! C’était peut-être le moment de lui parler de mon amoureux…Finalement, je préférai me taire car, même ivre de joie, elle ne me comprendrait pas.
                 Lili avait sorti une nouvelle vaisselle. La table était magnifique : un énorme souffle de porcelaine, d’argent et de cristal véritables mais avec la légèreté et les couleurs de la modernité. Nous cultivions l’art de recevoir. Maman était française. Elle nous l’avait toujours enseigné. Lili était la plus douée d'entre nous dans ce domaine, le seul dans lequel elle aimait briller et frimer. Elle adorait parcourir les meilleurs restaurants de San Sébastien et leur voler leurs idées de décoration. Une amie à elle lui envoyait des revues d’art de la table depuis New York, et moi je lui récupérais toutes les belles revues de décoration intérieure concernant le sujet. Des revues hors de prix, sur papier glacé.
Nous vivions dans un quartier populaire de San Sébastien. Même lorsqu’elle en avait eu les moyens, Maman avait refusé de s’exiler dans les quartiers plus chics. Lili, aux revenus plutôt confortables, lui était fidèle et n’avait jamais déménagé non plus. Cependant ses tables étaient réputées parmi ses amis, qui appartenaient tous, dans leur majorité, au gratin de San Sébastien. Tout ce beau monde aimait venir à poser ses fesses, habillées chacune pour un minimum de cents euros, autour de la table de Lili. Auparavant, ils avaient du chercher une place de parking pendant très longtemps, traverser les cordes remplies de linge, affronter les tonnes de gamins qui couraient partout, croiser les voisines au regard inquisiteur, les voisins qui remontaient souls du bar d’en bas, l’ascenseur qui daignait les transporter une fois sur deux ! Mais peu importait: chez Lili, il y avait du style, de la nouveauté, de la classe, de l’exotisme, du cosmopolitisme, de la légèreté, du détail, de la finesse, des couleurs, des formes, des odeurs, des saveurs, des idées, de la simplicité, de la recherche….Et tout cela plaisait terriblement.
Sacha et sa petite tête, vacillant sous l’effet du Champagne, étaient en relation étroite avec un verre au corps penché. Hilares, Lili et moi observions la scène. Notre sœur, absolument silencieuse, fronçant juste les sourcils, tâtait le verre de ses doigts.
Lili lui servit du vin. Rouge. Léger.
Le liquide remplit la moitié du verre.
- Dis donc….c’est la Tour de Pise ce machin! J’adore ! , s’exclama Sacha, fascinée. Toutes les trois, nous rîmes jusqu’aux larmes.
En entrée: trois huîtres, et autre trio de gambas, langoustines, crabes nains.
Sacha fit tomber un crabe dans son verre de vin et s'écria, d'un espiègle:
- Petit crabe noyé dans la Tour de Pise, elle-même inondée par une fuite de Côtes du Rhône. Lili et moi applaudissons, toujours hilares.
Soupe de concombre avec saumon fumé.
Le troisième bouton du chemisier de Sacha avait sauté, laissant généreusement deviner la naissance des petits seins et les coutures du soutien-gorge noir.
Magret de canard sur compote de pommes. Vega Sicilia. A l’arrivée du plat et du vin, Sacha et moi avions cessé de nous lancer à la figure les petites boules de mie de pain. Très sagement, nous observions à présent Lili nous servir. Cette dernière demeura debout. Elle fit tinter sa fourchette contre un des verres au corps penché.
- Les filles, je voulais simplement vous dire que je suis très heureuse de nous voir réunies, toutes les trois. Je ferai vite pour que le magret ne refroidisse pas. Marie, je ne te souhaite que du bonheur et de la réussite. Comme Sacha et moi, je sais combien tu as pu pleurer cette dernière année. Nous sommes trois êtres exceptionnels, Maman était exceptionnelle. Nous avons toutes une partie d’elle qui brille en nous. Elle n’a jamais voulu faire de nous des femmes comme les autres, elle nous a plutôt transmis tout son amour de la vie car elle nous souhaitait libres et heureuses avant tout. Chacune à notre manière. Je voudrais juste qu’on se promette ce soir de ne jamais faillir à sa volonté, de prendre toutes nos futures décisions en respectant ce précieux héritage. De rester soudées pour y arriver. Les êtres comme Maman ne meurent jamais vraiment….elles sont trop belles et trop rares…Vous êtes les personnes au monde que j’aime le plus dans ce monde de fous furieux. Le magret va refroidir. J’arrête!
J’avais les larmes aux yeux. Sacha aussi, en plus d’un furieux hoquet qui s’était déclenché à la fin du discours de Lili. Celle-ci ne pleurait pas mais ses mains tremblaient alors qu’elle découpait une tranche de magret.
Nous dégustâmes le plat en silence. Religieusement. Il n’y avait plus de musique. Je me sentais incroyablement en paix, forte, mon petit cœur pleurait en même temps qu’il riait. J’eus une furieuse envie de peindre l’osmose qui existait à ce moment précis entre nous trois. Rien ne me faisait peur. Je pensai à mes trente ans et me dis que finalement tout commençait peut-être maintenant. Je me jurai d’avoir désormais cette même pensée chaque matin au réveil, ce durant le restant de mes jours. Je pensai à Maman et me dis que c’était vraiment un être exceptionnel, tout comme l’avait dit Lili. Au seuil de la mort, je l’avais sentie pleinement heureuse, juste un peu triste que le jeu se termine, mais je me souviens qu’elle souriait…presque insolemment.
Le portable de Sacha sonna, elle regarda le numéro d’appel et balança l’appareil au sol. Son hoquet cessa. Lili lui resservit du Vega Sicilia en lui souriant, comme aurait fait Maman. Sacha détacha son chignon. Ses cheveux blonds flottèrent. Alors qu’elle les ordonnait un petit peu en arrière, elle nous dit :
- ¡Que se muera1 La Verrue! Je serai la veuve la plus joyeuse qui n’ait jamais existé! Et puis, et puis...j’adore le Vega machin!
Nous trinquâmes.
Plateau de fromages français et salade verte. Quelques raisins secs.
- Vous savez quoi? demanda Lili en allumant une cigarette. Nous devrions nous faire un bon weekend en montagne, bien dépoussiérer le chalet et méditer face aux sommets.
Lili ne parlait jamais de méditation! Elle détestait les moments de silence et de réflexion contemplative, tout pour elle ne devait être qu’ action et mouvement. C’était sa méditation à elle.
Le gâteau d’anniversaire : une tarte aux fruits. Un trois et un zéro formaient les bougies. Les lumières s’éteignirent, Sacha et Lili entonnèrent joyeux anniversaire en Basque et en Français et en anglais et en espagnol. Je soufflai. Mes deux sœurs applaudirent. Nous n’en pouvions plus de manger. Dans un effort inespéré de bonne volonté, Lili et moi débarrassâmes la table et jetâmes tout dans la cuisine.
Sacha gisait écroulée dans le sofa, sur le dos. Elle sifflotait joyeux anniversaire et riait toute seule. Lili la rejoint et s’assit dans le fauteuil. Je mis de la musique italienne, puis Lili me fit un clin d’œil puis me désigna du doigt le placard à liqueurs. Le fameux placard à liqueurs!
Toutes les trois affalées dans le salon: une bouteille de Vieux Armagnac, trois petits verres, et la musique italienne. Nous étions tellement heureuses! Nous explosions à l’intérieur! L’appartement prit feu magiquement et nos blessures, nos amertumes, nos peurs brûlaient avec lui. Je pensai fort à mon amoureux et lui envoyais un message en disant que je l’aimais. Puis, je pris en photo Lili et Sacha qui s'étaient mises à danser. Je crois me rappeler qu'un peu plus tard, ce fut Sacha celle qui demanda à voir l’album de photo familial, celui que nous avions toutes les trois fabriqué et offert à Maman, quelques mois avant sa mort. Comme si au fond nous savions qu’elle allait partir.
Il y avait tout dans cet album: le livre entier de nos vies avec le père de Lili, Lili bébé, notre frère, le père de Sacha, Sacha bébé, mon père et moi bébé. Milles endroits différents. Nous grandissions au fil des plages et de ces endroits, puis, à la fin il ne restait plus que Maman, Lili, Sacha, ses deux enfants et moi. Ici, à San Sébastien.
La bouteille d’Armagnac se vidait. Et l’Armagnac effaça nos mémoires.
En même temps, quand je repense à cette soirée dont nous oubliâmes la fin, je revis une tonne de sensations et d’émotions. L’amnésie n’a jamais effacé de mon cœur cette étrange impression de bonheur, d’exaltation et de reconnaissance laissés par ce moment. Je crois que cette nuit-là, Sacha, Lili et moi nous fûmes honteusement et insolemment heureuses.

Puis vint le reste.

 

 

 

1Qu'elle meure

(à suivre)

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Lundi 14 juillet 2008
 1.

Notre vie est une interminable cascade de décisions. Elles s’enchaînent, se mêlent les unes aux autres dans un brouhaha, un bruit d’eau assourdissant et toutes viennent finalement exploser dans un plan d’eau plus tranquille et plus serein qui deviendra ensuite ce qu’il doit devenir: un étang, un ruisseau, un lac,….. Peu m’importe, ce qui compte pour moi est la cascade. Chacune des gouttes d’eau qui la forme: une décision prise à n’importe quel moment du quotidien.
Très bien. Maintenant, deux points très importants: l’avènement de la décision et ses conséquences.
Par exemple. J’ai décidé de raconter cette histoire, très personnelle. Un fourmillement de raisons me pousse à cela. Mais la véritable impulsion provient de tout mon être, elle tient compte gentiment de toutes ces bonnes raisons, mais les dépasse. Quant aux conséquences : d’abord, ces premières lignes et par la suite, j’avoue que je ne m’en soucie guère  l'’impulsion est la plus forte. D’ailleurs, depuis cette histoire-là, celle-là même que je m’apprête à conter, j’ai largement appris à ne plus avoir peur des conséquences de chacune de mes décisions.

                Nous sommes trois sœurs. Il y a un frère aîné aussi, mais il nous a rayées de sa vie, alors nous avons fait de même avec lui. La vie d’adulte implique souvent ce genre de décision et l’on oublie très facilement tous nos jeux d’enfants ou encore combien nous nous sommes aimés pendant de longues années avant de …grandir. Mes sœurs ont choisi de le détester, de le haïr, particulièrement pour le mal qu’il a fait à Maman. Moi, j’avoue avoir suivi leur ordre des choses mais avec toujours moins d’exergue qu’elles : j’étais trop jeune et trop innocente à l’époque de la grande séparation. J’ai toujours donné une explication assez amusante à tout cela : mon frère, nos pères, tous les mâles finissent par disparaître dans cette famille d’amazones! Cependant, même absents, ils demeurent. Et heureusement! Car au fond nous n’avons rien d’amazones, ni de sauvages et féministes altérées! Nous sommes simplement des femmes.
Nous sommes nées de la même mère, mais de trois pères différents. Je suis la cadette et au début de cette histoire, cela fait à peine trois petits jours que je viens d’avoir trente ans. Sacha en a quarante et Lili, quarante-cinq. Cet anniversaire de mes trente ans devait me marquer comme aucun autre anniversaire auparavant. Et comme aucun autre par la suite. Impossible! C’est le cœur de la cascade! Le juste point où l’écume est la plus blanche!
Et en y pensant, je prends conscience aujourd’hui de combien j’aime ma vie telle qu’elle est et je comprends mieux cette impulsion pour écrire ces lignes. Je crois que…je crois que la vérité est toujours le chemin le plus dur, mais nécessaire et indispensable à tout bonheur. La vérité est bonne à savoir, mais pas toujours à dire à tout le monde. Il y a tout dans le bonheur: les joies, les réussites, les pleurs, les doutes, et surtout la peur…..Surtout la peur, lorsqu’elle est vaincue. Et que tout alors prend un sens. Pas une direction, mais un sens, une logique propre à l’histoire de chacun.


              Mes sœurs et moi, à cette époque, habitions le même immeuble : chacune avait hérité d’un appartement légué par maman et situés tous les trois dans le même bâtiment. Nous menions chacune notre propre vie mais jamais trop loin l’une de l’autre. Lili ne cessait de travailler : femme d’affaire, fuyant les hommes, amie de ses amies, pilier presque inébranlable de cette famille. Sacha : mère au foyer, deux enfants, mariée aux pires des imbéciles. Et moi, à peine trente ans, qui cherchait ma voie entre ces deux cas extrêmes : célibataire, une seule fois en couple, nombre incalculable d’amants, trop de fois amoureuse, et jamais pour de vrai, parfois on m’achetait mes peintures mais je vivais surtout de la décoration intérieure, employée par une entreprise très chic de San Sébastien.
Mais je voulais peindre avant tout. D’ailleurs, ces lignes sont une de mes meilleures toiles.
Ces derniers jours de juillet étaient particulièrement chauds. Selon certains, on frôlait la canicule. Cela faisait des années que nous entendions le même refrain, or, je crois que l’été se doit d' être chaud et que les hivers printaniers sont bien plus inquiétants. Cela faisait trois jours que j'avais eu trente ans. J’avais organisé un dîner avec une poignée d’amis et cela me suffisait. Je n’avais jamais monté de folle fête pour un de mes anniversaires. Je sentais que j’aimais avoir trente ans et ce, sans vraiment trop savoir pourquoi. Sacha et Lili avaient insisté pour que le fêter toutes les trois. Elles avaient choisi la date anniversaire de la mort de maman : trois jours après mon anniversaire officiel.
Il y avait juste un an que maman était morte. Bizarrement, il y avait aussi quinze ans que mon père était mort et je réalisai qu' à quelques années près, ils étaient décédés le même jour finalement. Ce soir-là, ma mère me manquait, mon père me manquait. Mes sœurs m’attendaient et je me préparait. Dans l'après-midi, j’avais essayé de commencer une peinture pour Papa et Maman, mais cela m’avait angoissé et j'avais abandonné. Nous avions rendez-vous chez Lili. 

                J’entrai dans le salon et aperçu Sacha qui parlait avec véhémence au téléphone. Elle me sourit rapidement puis replongea dans la conversation sans aucun doute avec son mari, La Verrue, comme nous le surnommions toutes les trois.
Je rejoins Lili dans la cuisine. Lili adorait cuisiner, c’était elle l’experte. Elle me prit dans ses bras et, les larmes aux yeux, me souhaita plein de bonheur pour mes trente ans. Je savais qu’elle pensait à Maman. Il était rare de voir Lili aussi transparente. Pour ne pas la troubler encore plus, je me dégageai de ses bras et sortit une bouteille de Champagne de mon immense sac à main. Elle la plaça dans le frigo, sans même regarder l’étiquette, chose totalement anormale chez elle. Pauvre Lili. La sentir troublée à ce point me fit oublier ma propre douleur, longuement ruminée durant les heures antérieures. Nerveuse, je lui dis :
- Laisse-moi deviner….La Sacha est en grande discussion avec La Verrue, avec ce José de mis cojones qui doit être en train de lui organiser un scandale à grande audience parce qu’elle l’a laissé seul avec les enfants, un vendredi soir, pour la première fois depuis un an et demi, et qu’elle a osé monter un étage pour aller dîner avec ses deux folles de sœurs, le jour de l’anniversaire de la plus jeune d’entre elles et de celui de la mort de leur mère. Et toi, tu nous prépares une superbe sauce à je ne sais pas quoi, mais dont l’odeur me rend déjà heureuse…..
- Tu as tout compris ma belle Marie….!
Et Lili me sourit enfin. Elle laissa un moment la cuillère en bois avec la sauce, ouvrit le frigo, en sortit la bouteille de Champagne et regarda longuement l’étiquette.
En replaçant le tout, elle me lança:
- Bien, tu progresses je vois. Excellent!
Merci Lili. Tu étais à nouveau toi-même! Lili était la plus brune des trois, la plus ronde aussi. Elle avait une poitrine généreuse, que nous lui envions, et lorsqu’elle décidait enfin de se faire coquette, elle devenait magnifique de féminité. Comme ce soir. Maquillée, décolleté provoquant, longue jupe noire flottante, petits talons, châle de couleur faussement protecteur…Elle était belle, explosive de classe et de charme. Je le lui dis.
Elle me répondit, avec un sourire gêné:
- Au point où j’en suis, je fais ce que je peux. Mais c’est vrai que ça fait du bien de se faire belle. Maintenant, va libérer la Sacha de La Verrue et préparer l’apéritif. Laisse-moi en paix avec mes fourneaux.
J’avais rarement vu Lili aussi fragile, aussi humaine. J’eus envie de la peindre. Nue. Rendre folles ses rondeurs. La faire femme. Peindre ses larmes et son discret sourire plein d’espoir. Sacha avait raccroché. Elle pleurait de rage. Je vins m’asseoir à ses côtés et la prit dans mes bras.
- Je vais le tuer, Marie, je vais le tuer! Je le déteste! Es un puto hijo de puta...una verdadera basura.... Il a été porter les enfants chez sa mère et va sortir avec ses copains. El muy cabrón ne supporte pas de faire la nounou pendant que moi je fais la pute avec mes putes de sœurs. Voilà ce qu’il m’a dit!
Consoler Sacha qui pleurait, et surtout à cause de La Verrue, était déjà plus normal. Une habitude. Un sacerdoce. Un rituel.
Pauvre Sacha. Son José était un porc, un égoïste, un inculte, un enfant gâté, à peine juste bon à ramener des sous pour le foyer familial et parfois à courir après un ballon pour marquer un but. Il ne l’aimait pas. Il ne l’avait jamais aimée. Il était incapable d’aimer. Mais Sacha s’obstinait.
Je lui caressai les cheveux, le dos, tendrement, comme le faisait Maman avec elle.
- Laisse tomber jolie Sacha. Ce soir, nous sommes toutes les trois et tu es plus forte que lui. On va oublier tout ça. Tu coupes ton portable. Tu viens avec moi dans la salle de bain, je vais te faire belle.
La salle de bain de Lili affichait un désordre désastreux. Je peinai pour trouver du maquillage et une brosse à cheveux. Sacha avait encore maigri. Je voyais bien qu’elle n’avait pas eu le temps de se préparer : je commençai donc par peigner ses longs cheveux noirs, épais, puis j’en fis un chignon. Ensuite, je la maquillais. Voilà ma Sacha qui redevenait belle et séduisante. C’était la plus fragile de nous, la plus dépendante, la plus faible, la plus gamine qui ne débordait de force et de maturité que pour ses deux enfants.
- Maman me manque, me souffla-t-elle à l’oreille. Comme jamais. Toi et Lili vous êtes tellement fortes! Mais moi je n’ai jamais rien su faire sans Maman. Je suis un vrai bébé. Je n’ai rien su faire de ma vie à part être mère et épouse. C’était mon seul but après tout et j’ai réussi. Alors pourquoi je suis si malheureuse Marie? Pourquoi? Tu as une cigarette?
- Dans mon sac, dans le salon.
Nous laissâmes tout en plan. Sacha ne fumait jamais, aussi toussota-elle lorsqu’elle commença à tirer sur la Malboro.
- C’est bon. C’est tellement bon…gémit-elle presque en jouissant.
Je la regardai, l’air amusé. Je lui ouvris les deux premiers boutons de son chemisier afin qu’elle soit plus sexy. Si j’avais du la peindre à ce moment précis: une Sacha délirante, soufflant de manière provocante la fumée de sa cigarette, une Marilyn Monroe aux longs cheveux bruns et avec deux petits seins ravissants, étalée à moitié nue sur une peau de léopard.
Je souris, satisfaite de la transformation.
- Alors les filles! Un peu de musique, des verres, ce soir on doit tout fêter!, nous cria Lili depuis la cuisine.
Nous passâmes soudain à l’action. En moins de trois secondes, la petite table du salon, dernier caprice en marbre de Lili, était prête : coupes, olives, piments, chorizo. Lumière tamisée. Bougies parsemées dans la pièce. Voix féminine susurrant des mélodies de jazz. Lili arriva avec le Champagne. Le bouchon explosa jusqu’au plafond, accompagné de nos cris et de nos rires.
Debout et brandissant nos verres pleins et pétillants, nous trinquâmes avec le sourire. Cette cérémonie nous rendait fortes. Nous le savions et nous le célébrions.
- A Marie et à Maman! , s’exclamèrent Sacha et Lili, en cœur.
- A Maman, à Sacha et à Lili! , répondis-je.

A suivre

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Vendredi 13 juin 2008
 Suite

          Je n'avais pas dormi, arraché des rêves par son image.
On approchait de midi, et rien ne s'était passé. Michel et Francis se moquaient de moi, ils ne savaient pas faire autre chose depuis l'heure du lever, à part peut-être passer une quantité extraordinaire de coups de fil. Mon avion pour Paris était prévu le soir même et je n'envisageais pas de repartir vers ma triste vie sans la revoir. La cour du ryiad m'étouffait, mais où aller? J'étais prisonnier de mon attente. Jamais je ne m'étais vu ainsi, dans un tel état de dépendance, tout dépendait d'elle et cela me rendait misérable, rien ne comptait à part cette promesse d'un lendemain qu'elle m'avait donnée. Promesse? Espoir plutôt, selon la volonté d'un Dieu que j'ignorais. Michel et Francis avaient fait préparé des paniers de fruits et du thé à la menthe.
- Mon grand, viens te restaurer un instant ! Tu ignores encore ce qu'est le destin, tu es trop jeune, me lança Palantin en s'agrippant à mon bras et en me guidant vers la table.
Le destin?
Karim arriva en courant vers nous et annonça:
- Une voiture attend Monsieur le peintre!
Interdit, je regardais un instant Michel et Francis, qui m'ignorèrent et partirent dans un débat sur la laideur d'une certaine dame, présente à la soirée de la veille. Livré à moi-même, je suivis donc Karim. Effectivement, une berline aux vitres tintées m'attendait. Ma belle était là, assise à l'arrière, vêtue d'une longue robe écrue, des lunettes horriblement noires cachaient ses yeux magnifiques, des bracelets en or habillaient orgueilleusement son poignet droit, les cheveux relevés en chignon, les jambes croisées m'autorisaient à admirer ses chevilles. Elle me sourit. Je m'assis à ses côtés.
Elle murmura quelques mots en arabe au chauffeur, puis la voiture démarra.
Le trajet dura longtemps, nous sortîmes de la ville en silence.
Elle ne me parla pas, se contentait de regarder par la vitre, je faisais donc de même. Nous arrivâmes dans une vallée verte et rouge, aux couleurs du drapeau marocain, fièrement peuplée de lauriers qui embrumaient mon odorat. La berline choisit un chemin de terre. Elle et moi nous agrippâmes à nos portières respectives. Je n'osai pas parler, quelque chose de fort et d'indéfinissable m'avait envahi et m'obligeait à me taire, je me mis à penser au destin et au miracle qui faisait que j'étais là, docile, me laissant guider par une femme inconnue dont j'étais tombé fou amoureux, dans une voiture obscure qui bravait les broussailles et les cailloux. Le voyage dura au moins une heure.
Le véhicule s'arrêta enfin. La belle bavarda à nouveau avec le chauffeur en arabe, puis elle m'invita à sortir.
Nous nous trouvions au fond de la vallée verdoyante, surplombée par les montagnes rouges. A ma gauche, une petite cahute en terre. La voiture repartit dans un nuage de terre.
Nous étions seuls. Enfin! Elle me tendit sa main. Je m'approchai d'elle et saisit cette superbe main, envahi par un frisson qui me fit peur. Nous entrâmes dans la cabane. A ma grande surprise, de merveilleux tapis couvraient le sol, les murs étaient en blancs, une magnifique table en bois recouverte de victuailles occupait un des coins, des coussins tissés et brillants longeaient un mur entier. Je vis aussi un point d'eau, un grand miroir, des bougies, une immense main en or qui naissait du toit et mourrait au sol.
Elle enleva ses lunettes et détacha ses cheveux.
Ce qu'elle était belle!
Ce qu'elle était belle!
Ce qu'elle était belle!

           A notre premier baiser, mon corps devint chaud, il se consuma lentement au contact de sa peau non moins brûlante, au creux de ses seins, entre milles caresses. A un moment, je me rappelle m'être juré de peindre un jour ce feu.
J'ignore combien de jours et combien de nuits nous restâmes dans cet endroit hors du monde. Personne ne m'attendait, bien sûr j'avais perdu mon avion. Et alors? Toute ma vie explosait ici à présent. Lorsque nos corps se reposaient de nos ébats, nous parlions, ou nous nous promenions. Une petite fille du village, aveugle, venait nous porter chaque matin des victuailles.
Je me rendais compte que j'ignorais tout de la vie de cette femme. Ses questions sur ma peinture et ma vie en France foisonnaient, mais elle ne parlait jamais d'elle, à part pour me dire qu'elle m'aimait. Lorsqu'on goûte ainsi au bonheur, on ne songe pas un instant à ce que cela s'arrête. Nous étions deux enfants qui jouions à nous aimer, avides d'apprendre l'un de l'autre, nous nous laissions aller à la plus folle des libertés. Jusqu'au jour où la berline aux vitres teintées réapparut. Un matin. Je vis le visage de ma princesse défiguré par la tristesse et l'angoisse. Un frisson froid parcourut mon corps, mon cœur sonnait le glas: c'était la fin. Elle me prit dans ses bras, couvrit mon visage, désormais trempé par ses larmes et par les miennes, de baisers. Pour la première fois, elle parla d'elle:
- Je suis une esclave tu sais, je ne peux pas fuir. Mon fiancé est revenu, pour sauver ma famille je dois lui obéir. Viens, nous partons.
Nous montâmes dans la voiture. En quelques minutes, le ciel s'était couvert et il pleuvait. Je lui tenais fort la main. Je la priais d'oublier sa famille, je lui promettais de la sauver et de l'emmener avec moi, je la suppliais de ne pas m'abandonner. Mais rien. Elle me dit juste qu'il en allait de l'honneur de sa famille, que je ne comprendrais jamais car je ne croyais en rien. Je maudissais tous les Dieux du monde, je maudissais les familles, les lois, les consulats, les mariages et les fiançailles. La berline s'arrêta devant la porte du ryiad.
Mon amour m'embrassa une dernière fois. Nous pleurions tous les deux. Puis, soudain, son visage se durcit. Elle me jeta dehors en murmurant une phrase en arabe. Après que la voiture ait disparu au coin de la rue, je demeurai un bon moment seul, penaud, couvert de poussière ocre, regardant dans le vide. Ce fut Michel et Francis Palantin qui me récupérèrent à la tombée de la nuit, alertés par Karim. Je m'étais écroulé contre la porte du ryiad et je n'avais plus bougé.

           Vous savez quoi? Je suis reparti deux jours à Paris pour régler quelques affaires. Puis, je suis revenu. Voilà des années maintenant que je vis ici, dans cette grande ville rouge, entre les murs du ryiad de Michel. Je peins, tous les jours, toutes les nuits. Je la peins, elle.
Mes peintures se vendent à prix d'or. Je ne les trouve pas assez chères!
Si vous passez un jour par Marrakech, demandez Le Peintre! C'est ainsi que l'on m'appelle ici. Pour la première fois de ma vie, j'ai un nom, un vrai nom.
Finalement, je continue à l'attendre. Je crois un peu en la magie des choses, après tout j'y ai goûté pour de vrai! Mon histoire d'amour n'est peut-être pas si ratée que ça, après tout....J'y songe en finissant ces lignes. Car je l'attends. Et comme je suis devenu un peu magicien, je sais qu'elle reviendra. Une petite voix me dit que c'est inscrit quelque part, dans un beau livre doré, sous la forme de lignes aux milles couleurs de feu.

  Ce qu'elle est belle!

                                             

  Delphine Alpin-Ricaud

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Jeudi 12 juin 2008

Suite
   
         Il y a des femmes que l'on n'approche pas, ce sont celles que l'on aime dès le premier regard.
Je n'avais jamais connu cela. Je n'y croyais pas. Comment pourrais-je peindre un jour cet amour? Quelles couleurs? Quelles formes? Quels traits? Quelle toile? Celle de mon cœur évidemment.
Je ne pus l'approcher de toute la soirée, son imbécile de fiancé s'en servait de faire valoir consulaire et lui refusait toute liberté. Mon seul recours, comme toujours dans ma vie depuis ma rencontre avec lui, était Francis Palantin. Je lui racontai en quelques mots mon désarroi, mon urgence, mon désespoir pour pouvoir aimer cette femme. Et comme toujours, il me sauva
- Pauvre toi! Donne-moi donc une cigarette mon chéri et tais-toi un peu. Je ne sais vraiment pas ce que tu trouves aux femmes, beau gosse comme tu es, moi je te rendrais heureux. Celle-là te perdra, c'est inscrit dans ses yeux!
Je lui donnai la cigarette et il s'en alla. De loin, coincé entre deux palmiers, ma coupe de Champagne à la main, je le regardai faire. Il s'approcha de ma belle, parla au fiancé et à son gros ventre, fit rire toute l'assemblée, appela Karim pour lui demander je ne sais quoi, brassa l'air chaud par de grands gestes théâtraux, manqua de renverser un vase et de frapper une grosse dame. Francis Palantin en pleine gloire! Je n'en pouvais plus. Pas une seule fois mon amour ne regarda vers moi. J'enfilais les coupes de Champagne pour calmer mon anxiété, je renvoyais sans aucun bon sens tous ceux et celles qui s'approchaient de moi, je n'autorisais la présence que des deux palmiers.

          J'étais amoureux! Ne comprenaient-ils donc rien tous ces imbéciles ?
Même les deux palmiers semblaient me narguer à présent. Mon impatience me rendait hargneux. J'aurais pu mordre je crois...Tout souriant, Karim s'approcha de moi avec ses toasts au foie gras. Étrangement, il m'en désigna un du regard. Ma main obéit et saisit le toast en question. Puis Karim repartit. Enfin je mordais! Quelque chose d'autre que la filtre d'une cigarette ou que le cristal de ma coupe! Une matière étrange au goût de papier vint troubler l'onctuosité du foie gras. Je balançai le reste du toast au pied d'un des palmiers et dépliai le bout de papier:
«Demain. Inchallah...»
La soirée n'eut plus aucun sens. Pour la première fois de ma vie, j'attendais demain avec espoir et insouciance. 
Non, je mens, ce n'était pas la première fois : ces moments-là,  je les avais connus enfant, lorsque je ne craignais pas encore la vie!

  A suivre

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Mercredi 11 juin 2008
          Ce qu'elle était belle!

         Je suis las aujourd'hui. A peine un peu de force pour écrire encore quelques mots à la mémoire de notre bonheur. Mes amis m'avaient bien dit de me méfier d'une telle femme. Sa beauté, son intelligence, sa finesse d'esprit, son caractère de tigresse et sa solitude de déesse cachaient selon eux un danger pour ma personne. Je ne les ai pas cru tous ces jaloux! Lorsqu'un bijou semblable tombe entre vos mains, vous n'avez pas le droit d'avoir peur.
Nous nous sommes rencontrés un jeudi soir d'été, sous les étoiles de Marrakech et celles du champagne. Mon ami Francis Palantin inaugurait ce soir-là sa énième galerie d'art. Après l'Amérique, l'Europe, il avait décidé de s'attaquer à l'Afrique du Nord. Francis avait lancé ma carrière de peintre, il s'était entiché de moi et m'avait introduit dans le tourbillon mondain parisien. Mon accent toulousain et mon caractère bourru avait effrayé l'élite artistique de ce milieu guindé, mais mon parrain, grand baron du négoce d'art, imposa ma présence comme un événement évident et incontournable. Il était amoureux de moi, mais malheureusement ma passion pour les femmes ne lui laissait aucune chance! Palantin ne m'en voulut jamais et je me transformais pour lui en une sorte d'amour impossible.
Ce soir-là, il était accompagné de Michel, son compagnon depuis un an maintenant. Michel nous logeait dans son ryiad. Je n'avais jamais trop compris le sens de ses affaires, mais je ne doutais pas de sa grande fortune, ce qui me semblait d'ailleurs une bonne raison pour que mon cher Palantin lui offrît son amour. Ces deux-là me faisaient sourire et égayaient ma solitude. Cela faisait quelques mois que je ne peignais plus, je m'ennuyais, j'avais la nostalgie de ma non célébrité et de l'authenticité de ma Ville Rose. Encore une fois, ce soir, je me retrouvais face au gratin coincé et sans âme. Francis et Michel les détestaient aussi, mais ils étaient plus fins et plus malins que moi : ils les soignaient comme on doit soigner les meilleurs clients. Moi, on me demandait juste de peindre, non pas de vendre. Mais mes tableaux m'ennuyaient, la trentaine bien entamée je frisais la crise, je méprisais ma vie et mon succès, je cherchais en permanence une consolation à ce non sens: les femmes, le champagne, les honneurs. Cependant ma toile blanche, ce miroir sans pitié, ne mentait pas : je ne peignais plus. Je me fuyais.
Au milieu des froufrous des robes de soirée et des décolletés, elle apparut. Irréelle. Brune, majestueuse, généreuse. Immédiatement, j'eus envie de toucher sa peau et d'y réchauffer mes mains glacées par l'indifférence, je voulus baiser son cou et ses lèvres, plonger dans sa longue chevelure noire. Je cherchais son regard comme un fou. Mon cœur s'emballait. J'aurais pu peindre dix tableaux d'un coup à ce moment précis! Je me précipitai sur Francis Palantin afin de savoir qui elle était. Distrait, préoccupé par le ralentissement de la distribution des toasts, il me répondit vaguement
- Ah! Celle-là! C'est la fiancée du consul de je ne sais plus d'où. Mais elle, elle est d'une grande famille d'ici, des espèces de nobles déchus moitié italiens moitiés français moitiés marocains. Je n'ai jamais rien compris à leur saga! Bon ! Karim! Mon grand! Ils sont où les toasts au foie gras?

La fiancée du consul me regarda enfin et notre histoire commença là.
Palantin courait après Karim et ses toasts au foie gras.
Michel courait après Palantin.
Les autres couraient après les honneurs diplomatiques.
Elle me vit. Elle me sourit. Avec élégance.                                                        




          
         
Milles couleurs pures et parfaites envahirent mon cœur de peintre.        









A suivre                                                                                                                  


Delphine Alpin-Ricaud

                                                                                                                                               

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Vendredi 6 juin 2008
Chez Monique est un bar-café qui existe vraiment, tout comme Monique d'ailleurs.
Le véritable protagoniste est inspiré d'un personnage qui a marqué ma vie. Ce texte est pour lui.
Le décor était parfait pour la rencontre de ces quatres personnages qui n'ont rien en commun dans la vie des vivants et qui n'auraient jamais du se rencontrer.
 

Monique ouvrit le petit lave-vaisselle, duquel un peu de vapeur s’échappa, puis elle rangea les verres propres, un par un. Il était sept heures du soir. Plus qu’une heure et elle fermera.
Ce soir, il n’y avait aucun client, ce qui lui parut étrange. Cela faisait quelques années déjà qu’elle avait choisi de ne plus ouvrir tard, épuisée par le rythme des joueurs de rugby, des ivrognes en fuite, des solitaires de la nuit, des jeunes en mal de fête. Depuis qu’elle fermait à vingt heures, elle se contentait de monter à l’étage, faire ses comptes, et s’endormir devant la télévision. Elle animait l’endroit de sa voix gueularde et de son caractère bien trempé chaque matin, dès l’aurore, jusqu’au soir. A son âge, elle méritait bien un peu de repos. Toute la journée, ses clients virevoltaient autour d’elle. Le bar était pour eux les jupes de leur maman, un refuge dans cet univers campagnard replié sur lui-même, une pause dans leur quotidien répétitif, un lieu où ils pouvaient enfin parler aux autres. Elle les maternait tous, chassant ceux qu’elles considéraient perturbateurs.
A l’heure sacrée de l’apéritif, et il n’y avait donc étrangement personne. Monique se sentit seule et fatiguée, mais elle n’osa fermer les rideaux afin de ne pas conjurer le sort. Elle choisit un de ses CD préférés et le plaça dans le lecteur.
On respirait mieux depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics ! Chez elle, dans son bar, cet univers dont l’essentiel était la conversation, elle avait dû lutter un peu pour éviter l’allumage de quelques cigarettes, mais elle n’avait perdu aucun client. Les fumeurs sortaient un instant. Sur l’une des petites tables de la terrasse, il y avait deux cendriers à leur disposition. Cependant, comme l'essentiel se trouvait à l’intérieur, ils rentraient vite pour se réchauffer et se plonger à nouveau dans la discussion du moment.
Monique sursauta à entendre la porte s’ouvrir. Un vieil homme, habillé très élégamment et qu’elle n’avait jamais vu auparavant, entra. Il portait même un chapeau ! Nous n’étions pas à Paris ici ! C’était le béret qui faisait d’habitude office de couvre chef chez les plus anciens. Le vieillard s’avança très lentement jusqu’au bar, puis il se découvrit la tête pour saluer son hôtesse.
- Madame, bonsoir ! J’aurais aimé un Gin tonic, mais vous savez…comme chez les Espagnols…plus de Gin que de bulles…comme l’aimait Buñuel…
Monique le regarda avec méfiance, épatée par sa classe et sa politesse, dérangée par son allure bien incongrue en pleine campagne. Elle le servit généreusement en Gin, oubliant pour une fois et un peu malgré elle, la dose commerciale. En même temps, ce client imprévu l’inspirait tellement…Derrière sa veste et son gilet de laine, sa chemise d’un blanc impeccable, ses pantalons de velours, son petit sourire malicieux, il respirait la fragilité du vieux et la perspicacité du sage. Monique se vit timide…pour la première fois depuis très longtemps.
Buñuel ? Cela lui disait vaguement quelque chose…Le vieillard, tout menu, prit place au bar, se dressant avec peine sur l’un des hauts tabourets. Monique fit un pas en avant pour l’aider, mais il s’en sortit tout seul. Il la remercia cependant d’un large sourire. De la poche de son veston il sortit un livre, un carnet, un crayon. D’un geste serein, il déposa le tout sur le bar, puis il ouvrit le livre à la première page et commença sa lecture.
Monique s’occupait à essuyer quelques verres déjà secs. En même temps, elle contemplait le vieil homme. Il était rarissime de voir quelqu’un ouvrir un livre dans son café : ses clients habituels se penchaient tout au plus sur le journal local, ce qui leur permettait en général de passer le temps ou d’alimenter la prochaine conversation. Monique chercha en vain le souvenir de quelqu’un qui se serait assis dans cet endroit, aurait ouvert un livre et lu entièrement ne serait-ce qu’une page. Elle-même n’avait pas parcouru un bouquin depuis lelycée ! Elle se contentait de feuilleter quelques revues féminines qui lui donnaient des conseils de santé, mais ne réussissaient jamais à lui faire perdre du poids !
Le vieil homme saisit le verre de sa main droite, tremblante, mais sûre d’elle. Il but une petite gorgée de Gin Tonic, puis il saisit le crayon pour aller noter quelques mots sur le carnet. Souriant, il leva le regard vers Monique :
- Ces jeunes auteurs sont toujours un peu prétentieux. On a du mal à les suivre tellement ils manquent d’humilité dans leurs pensées. J’aime bien votre musique, qui chante ?

(...)

         La porte s’ouvrit à nouveau. Apparut un jeune homme en survêtement. Monique ne le connaissait pas non plus celui-là ! Il semblait sûr de lui mais un peu triste. Il alla se placer à quelques mètres du sympathique vieux lecteur, le regard perdu vers ses pieds, en marmonnant un bonsoir à peine audible. Monique le trouva beau, même si trop jeune pour elle. Il avait ses cheveux bruns légèrement dressés en bataille, il portait un T-shirt moulant qui laissait deviner, sous la veste à moitié fermée du jogging, un torse et des pectoraux bien fermes. Monique sourit en imaginant ces trois jeunes et fidèles clientes, Sophie, Marion ou encore Lise, baver dans leur tasse de café devant ce bel apollon. Toutes les trois en resteraient bouche bée lorsqu’elle leur racontera demain matin ! On n‘en voyait pas d’aussi beaux dans le coin ! Ah ça non !
- Bonsoir jeune homme, répondit le vieil homme, toujours souriant, mais sans redresser la tête.
Quant à Monique, elle s’approcha du nouveau client et, avec sa petite moue habituelle - signe qu’elle étudiait et inspectait le nouveau venu -, elle dit sur un ton faussement indifférent :
- Bonsoir !
Elle laissait toujours le soin au client de faire lui-même le premier pas. Elle ne serait venue vers lui qu’au bout d’un certain temps. Cela faisait longtemps qu’elle avait compris qu’elle ne s’enrichirait pas et souhaitait juste se tracasser le moins possible avec les gens. Elle aimait cet endroit car il était ce qu’elle était : on venait pour Monique ou on ne revenait pas à cause de Monique, mais l’air y était sain !
Le jeune homme demanda poliment, mais discrètement et du bout des lèvres, une bière. Monique s’exécuta. Il aurait pu être son fils. Déjà mère de deux filles et grand-mère de deux petits-enfants, elle eut envie de le protéger, tant il semblait avachi et un peu perdu. Elle avait toujours été seule, son mari n’ayant su être qu’un inutile, un rustre, un égoïste : il avait fini par partir quinze ans auparavant, avec une femme plus jeune et plus riche. Elle aurait du faire la même chose, répétait-elle souvent, mais finalement cela semblait impossible pour les femmes comme elle. Personne ne lui avait jamais enseigné l’art de la fuite !
Elle lui tendit la bière. Il la remercia de sa voix grave, de jeune mâle maladroit et bourru. Il but à peine une petite gorgée et se tourna vers la porte d’entrée, en regardant dans le vide. On entendit un premier bruit de tonnerre, assez lointain. Puis un second, déjà plus proche.
- C’est bizarre ! Ils avaient pas prévu l’orage! , s’exclama Monique en se dirigeant vers le jeune homme.
On commença à entendre la pluie tambouriner sur les vitres.
- Bah, en ce moment, le temps, c’est une vrai conn….euh…folie !
Monique s’interrompit avant de prononcer le gros mot devant le vieil homme, à qui elle jeta en guise d’excuse un regard furtif, un peu confus. Le lecteur leva les yeux vers elle, encore une fois en souriant sereinement. Il saisit son verre de Gin Tonic et il lui dit :
- Oui, chère Madame, tout semble hors de contrôle ! Nous perdons nos repères de toujours avec la nature. Monique lui sourit à son tour, soulagée qu’une conversation puisse s’installer, car elle commençait à se sentir seule avec ces deux taciturnes ! Le beau brun regarda le vieil homme, d’un air maussade, comme par obligation, par politesse peut-être.
- C’est vrai. Parfois, je plains nos gamins ! Moi je viens de la campagne, et tout a toujours été bien réglé, en phase avec les plantes et les animaux ! Mais là…! , s’exclama Monique.
Une ombre noire surgit de dessous une table. C’était la chienne labrador adoptée par Monique, qu’elle avait un jour gardée pour sa fille et qui n’était jamais repartie. La grosse bête se traînait lourdement, toujours fatiguée et apathique, elle aimait vaquer entre les clients en quête de caresses, sans jamais aboyer ni pleurer. Elle était devenue l’élément silencieux, mais bien vivant, de Chez Monique. La chienne observa un long moment les deux clients. Puis, la queue basse, elle partit se réfugier en gémissant derrière le bar, près de sa maîtresse. Celle-ci ne lui prêta guère attention, préférant ouvrir un paquet de cacahuètes qu’elle répandit sur deux petites assiettes, et qu’elle proposa à chacun des deux hommes.
- Merci ! Vous êtes bien aimable ! , répondit le vieil homme.
- Merci ! , répondit le plus jeune.
Il ajouta :
- Vous n’auriez pas un journal avec les résultats du championnat ?
Monique remarqua qu’il n’avait pas l’accent du Sud-ouest, ni du Sud en général d’ailleurs ; il parlait plutôt comme quelqu’un du Nord, en avalant ses mots.
- Vous voulez quoi ? Ici on est plutôt rugby alors…
-Ben non…le foot !
Monique acquiesça et se retourna pour attraper le journal du jour, déjà tout froissé depuis le matin.
- Y aura peut-être pas grand-chose sur le foot mais bon…, s’exclama-t-elle en tendant le journal. Le jeune ne répondit pas. Monique se contenta donc de l’observer du coin de l’œil, puis elle sortit une de ses revues féminines, la dissimula sous le bar et fit semblant de lire pour passer le temps.
Autre coup de tonnerre. La chienne aboya. Monique sursauta. Le CD s’arrêta.
- Ainsi vous aimez le football ? demanda le vieil homme au jeune, sans pour autant se retourner vers lui. L’autre lui répondit, sans non plus quitter le journal des yeux.
- Ben oui ! Je joue moi ! Je suis numéro dix…c’est mon métier quoi !
- Ah ! Je vois ! Quel club ?
Monique, qui n’avait rien à dire à propos de football, observait légèrement abasourdie les deux clients qui se parlaient sans se regarder. La chienne gémissait un peu.
- Lyon.
- Intéressant. Votre tête me dit quelque chose jeune homme.
- Oui, je sais…C’est possible ! Je…
Le footballeur s’interrompit car la porte s’ouvrit, en grand fracas, une troisième fois.

         Ils virent entrer un homme en costume cravate, d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris et courts, au ventre légèrement bedonnant. Il se dirigea vers le bar d’un pas pressé et volontaire et salua tout le monde d’un large sourire.
- Madame, messieurs, bonsoir !
Il se tourna ensuite vers Monique et il répondit au regard inquisiteur de celle-ci en lui réclamant un verre de son meilleur vin rouge.
Sans rien dire, Monique sortit de dessous le bar une bouteille de Bordeaux. Elle n’y connaissait pas grand-chose, mais savait simplement qu’elle avait payé un peu plus cher que d’habitude pour ce vin-là, et qu’il risquait donc d’être moins mauvais que les autres. Elle servit donc son nouveau client, dont elle pressentit qu’il allait être plus bavard que les deux autres.
- Merci madame ! Quel temps ! Il goûta au vin. Il sembla hésiter un peu, puis s’exclama en souriant poliment :
- Il n’est pas mauvais votre vin !
Monique ne savait pas si elle devait le croire. Elle se contenta donc de le remercier en lui signalant qu’il s’agissait d’un Bordeaux assez normal et que, de toutes les façons, ses spécialités à elle, étaient plutôt les bières, les apéritifs et les cafés ! L’homme lui offrit un rire quelque peu forcé en guise de réponse. Il s’était assis à la droite du joueur de football. Le vieil homme continuait à lire dans son coin et semblait déjà avoir oublié son début de conversation sur le football.
Monique regarda l’horloge poussiéreuse qui marquait encore sept heures. Elle vérifia sa montre : sept heures ! Pourtant, toutes les trotteuses continuaient à effectuer leur course en cercle, le plus normalement possible. Intriguée, interloquée, abasourdie, Monique fronça les sourcils et demanda l’heure à haute voix.
Les trois hommes, dans une parfaite synchronisation, retroussèrent leurs manches, jetèrent un coup d’œil rapide à leurs montres respectives et répondirent en cœur :
- Sept heures !

          Monique ne buvait jamais d’alcool, cependant elle se demanda si un petit verre de quelque chose ne lui ferait pas du bien. Sept heures du soir ! Cela était impossible : ou bien elle avait mal lu, ou bien elle avait perdu la raison! Elle remplit alors un fond de verre avec quelques gouttes du Bordeaux récemment ouvert. L’odeur la dégoûta, mais elle y trempa quand même ses lèvres, afin de se détendre et d’oublier un peu le problème de l’heure qui ne passait pas et des trotteuses qui continuaient malgré tout leur manège. La pluie continuait à tomber furieusement. Le vent la projetait avec violence contre les murs et les fenêtres du bâtiment. Cependant, l’orage et ses furieux coups de tonnerre semblaient s’être éloignés.
Le nouvel arrivé ne tenait pas en place : il avait bu son verre de vin d’un trait, et à présent il balançait sa jambe droite, tandis que ses mains battaient un rythme imaginaire sur le bois du bar. Il regarda les verres presque vides des deux autres.
- Aujourd’hui est un grand jour ! Allez, une tournée de Cognac pour tout le monde ! , s’écria-t-il en s’adressant à Monique. Cette dernière chercha l’acquiescement du footballeur et du vieil homme lesquels, un peu surpris, répondirent par l’affirmative, d’un mouvement de tête en commun.
- Je n’ai que de l’Armagnac, dit Monique sur un ton confus. Ca vous va ?
- Parfait ! De l’Armagnac, c’est encore mieux !

(...)



Delphine Alpin-Ricaud

 

par Del publié dans : ECRITS : NOUVELLES communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 5 juin 2008

Non, la vérité n'est pas toujours bonne à dire! Et si le monde était condamné à ne plus mentir, ce serait certainement la Fin. Je vous laisse imaginer!
Pierre, pauvre bougre protagoniste de cette histoire, ne dira pas le contraire. Mais si encore, il était le seul protagoniste...

     
          Pierre entendit la musique du réveil. Sa main se dirigea vers le maudit appareil et le fit taire.

De quoi rêvait-il déjà? D’une maladie. D’une maladie dont il était atteint, quelque chose de terriblement contagieux mais, curieusement, sans aucun symptôme physique. Sans fièvre, ni rougeurs, ni irruption de boutons, ni douleurs musculaires ou intestinales...En réalité, dans le rêve, il ne se sentait pas malade. Il croisait juste des personnages, connus de lui ou pas, et ces personnages lui renvoyaient des émotions et des sentiments: sympathie, peur, rejet, mépris, amour. Il voulut revenir dans son rêve pour en connaître la fin et surtout ne pas avoir à se réveiller.
Mais on ne revient jamais dans les rêves, ce sont eux qui décident de nous posséder.
Renvoyé de leur monde, Pierre sortit donc de son sommeil.
Suzie l’empêchait de bouger, ses bras et ses jambes l’asphyxiaient, l'emprisonnaient. Il se dégagea violemment de sa geôlière, laquelle protesta d’un bruit sourd, puis roula dans la couette jusqu’à l’autre côté du lit. En caleçon, torse nu et privé de couette, Pierre se redressa péniblement. Le sommeil tenta de le rattraper en l’obligeant à refermer les yeux un court instant et quand il les rouvrit, il vit le chat, le gros chat, qui jouait avec le cadavre d’un moustique. Étrange, la présence d’un moustique à cette époque de l’année! Le chat avait repéré Pierre et déjà avait abandonné son jouet. Comme tous les matins, il avait guetté les premiers signes du réveil des humains pour pouvoir enfin réclamer son repas. Comme tous les matins, il se mit à miauler sa faim.
La quotidienne agression mettait Pierre de mauvaise humeur. Agacé, il gratta son bras gauche, puis aperçut une rougeur à l’endroit de la démangeaison. Il chuchota au chat :
- Bien le gros! Tu as tué ce con de moustique!
Endormie et étouffée par la couette, la voix de Suzie murmura soudain :
- Bonjour mon chéri! C’est dur…il est quelle heure? J’ai rendez-vous chez le gynéco.
Pierre vérifia l’heure, puis maugréa qu’il était environ sept heures. Suzie se libéra de la couette, attrapa Pierre par la taille, l’obligeant à retomber sur le dos. Elle se glissa sur lui et l’entoura de ses bras. Voilà Pierre à nouveau prisonnier, condamné à écouter les chuchotements de l’autre:
- Je suis peut-être enceinte, tu te rends compte mon cœur ? Un petit bébé, un petit bébé…là…dans mon ventre…Un petit bébé de nous deux…
- Oui, je me rends comte, ronchonna Pierre sans trop réfléchir.
En vérité, l’idée du bébé l'agressait déjà depuis longtemps! Il savait qu’avoir une descendance était dans l’ordre des choses mais cela lui faisait très peur, une peur terrible qui ne cessait jamais, même à trente-cinq ans passés et malgré toutes ces années auprès de Suzie! Laquelle ne rêvait que d'une chose : avoir un bébé! Et si possible avec lui, Pierre, dont elle était encore très amoureuse! Ce qui semblait pire encore : leurs familles respectives en voulaient un, et les amies de Suzie aussi, et les voisins et la dame du bureau de tabac, et la concierge, et la boulangère, et même certainement l’idiote de présentatrice de l’émission, suivie scrupuleusement par Suzie, et qui expliquait que faire, comment, pourquoi, quand, avec un petit enfant!
Tout le monde voulait que Pierre soit papa!
Tout le monde sauf lui, et ses deux meilleurs amis : Marc et Thibault.
Alors que Suzie jouait à lui arracher un poil solitaire égaré sur l’épaule droite, Pierre se remémora en souriant la soirée de la semaine dernière : comme ils avaient bu tous les trois! Ils avaient également dansé et flirté à n’en plus finir! Il aimait ces moments de liberté, s’amusait même des colères de Suzie, lorsqu’il rentrait de temps en temps à six heures du matin, ivre, puant l’alcool et le tabac, et dégageant parfois le parfum d’une autre femme!
Mais avec un bébé...Avec un bébé, il allait devoir devenir responsable, sérieux, attentionné à un autre être que lui-même. Suzie aimait être adulte! Mais pas lui! Pas Pierre!
Un bébé…un concurrent qui demanderait plus d’attention que lui, qui deviendrait le seul centre d’intérêt à la maison et lui volerait sa place de chouchou!
- Alors mon cœur? J’espère que cette fois-ci c’est la bonne!, susurra Suzie.
Elle venait d’arracher le poil. Pierre tressaillit. Il se rappela la piqûre de moustique.
- S’il y a une bonne nouvelle, je t’appelle et on fête ça ce soir! J’ai envie d’inviter mes parents. En plus, il faut que je voie maman pour les rideaux. T'en penses quoi?, continua la jeune femme, encore plus euphorique, le poil prisonnier entre ses doigts.
Pierre attrapa son portable pour vérifier l’heure. Il avait l’air ailleurs. D’une main, il jouait avec le chat, qui était remonté sur le lit, résigné à attendre encore un peu plus pour les croquettes. De l’autre main, il se caressait la partie du torse non occupée par Suzie.
- Ce que je pense de quoi? D’avoir un bébé ou de voir tes parents ce soir? Et bien, si tu veux savoir, je n’ai envie ni de l’un, ni de l’autre! Tes parents m’angoissent et le bébé aussi! Voilà ce que je pense!
Pierre se tût. Impossible! Quelqu’un d’autre avait certainement parlé à sa place!
Atterré, il regarda Suzie. Celle-ci aussi le regardait. Furieuse! Puis, elle se redressa d’un coup et sauta au sol en emportant la moitié du lit avec elle. D’habitude, elle allait nue jusqu’à la salle de bain, mais cette fois-ci, elle se cacha derrière sa vieille robe de chambre et sortit de la chambre. La porte claqua.

(...)
 
          Débraillé et décoiffé, son attaché caisse et son journal à la main, Pierre disait au revoir de la main en direction du bus.
- Pauvre Jean-Charles!, se dit-il, soulagé d’être enfin seul, mais en même temps très troublé. Il réajusta ses cheveux, sa chemise, sa cravate. Troublé, car il n’aimait guère les conflits, les fuyait chaque fois que possible : un petit mensonge solutionne très souvent les choses! Petit garçon, sa maman lui répétait que chaque fois qu’il mentirait son nez s’allongerait comme celui de Pinocchio. Les dames du catéchisme lui racontaient que Dieu savait tout et qu’il était impossible de lui cacher quoique ce soit. Les maîtresses l’envoyaient au coin lorsqu’elles le surprenaient en plein délit de mensonge. Mais, en grandissant, il avait bien souvent sauvé sa peau, évité les problèmes, ou obtenu ce qu’il voulait grâce à ses petits mensonges! Tout le monde le faisait! Les mythomanes ne le contrôlent pas, ils en tombent malades. Il faut bien être un peu malin dans la vie, garder sa femme malgré les aventures extra conjugales, garder son travail malgré l’humeur des clients et celle des chefs, garder ses amis, l’estime des autres et particulièrement de ceux qui peuvent apporter quelque chose…
- Le monde est ainsi fait, pensa Pierre.
Que lui arrivait-il? Lui qui n’avait pas l’habitude de penser sur le sens des choses et des idées, comme il venait de le faire sur le mensonge, lui qui n’était pas un philosophe, mais plutôt un homme ambitieux, cherchant juste à vivre le mieux possible, sans histoires ni angoisses, ni délires cérébraux ou questions improductives! Pierre se sentait en danger. Par trois fois déjà, il avait perdu le contrôle de soi-même! Les fantômes des catéchistes et des maîtresses d’école le poursuivaient-ils?

(...)

Les entrepôts Salamanque…la zone industrielle du Bois Vert…mais, encore une fois, il avait répondu la vérité contre sa propre volonté, pourtant d'habitude dictée par des pensées bien rationnelles, sages et qui préconisaient ici un mensonge opportun! Cinq cents mètres carrés, trois milles de terrain...Pierre détestait perdre le contrôle. Il se sentait vulnérable, l’envie d’une cigarette le poursuivait…
Coup de téléphone. Pierre regarda l’appareil sans bouger. Terrorisé, paralysé, il ne voulut pas répondre. Ses mains s'agrippèrent aux papiers Salamanque, juste pour se rattraper à quelque chose et ne pas avoir à saisir l’écouteur.
La sonnerie devenait insupportable. Quant aux touches du téléphone, elles se moquaient de lui et le provoquaient. Au même moment, apparut monsieur Becker-Slierger, alors même que la voix de son épouse retentissait depuis son bureau:
- Vous allez répondre oui ou non?.
Le téléphone persistait dans son vacarme. Tandis que le gros bonhomme s’avançait vers lui, Pierre ferma les yeux et décrocha l'appareil d'une main tremblante.
- Euh…Société Becker-Slierger, bonjour! Que puis-je faire pour vous? , dit-il épouvanté, le cœur battant, le front dégoulinant de gouttes de sueur.
En rouvrant les yeux, il se retrouva nez à nez avec l’énorme visage rouge, inquisiteur, de Becker-Slierger. Il laissa tomber l‘écouteur.
- Rien, non rien…ils ont raccroché! , balbutia-t-il.
Dissimulé derrière un sourire nerveux et maladroit, il replongea le nez dans les mètres carrés de l’entrepôt Salamanque. Ses genoux tremblaient. D’insupportables bouffées de chaleur envahissaient son corps.
Dédaigneux, Monsieur Becker-Slierger le laissa. Il se dirigea vers le bureau de son épouse, en insistant sur le fait qu’il rentrait en réunion avec madame Becker-Slierger, et ne voulait être dérangé par personne. Pierre acquiesça. Une fois seul, il s’écroula sur le dossier Salamanque, réfugiant sa tête entre ses bras et tapant du poing sur le bureau. L’angoisse le possédait, le transformait en une marionnette, un pauvre être réduit au néant.

(...)

  Delphine Alpin-Ricaud

par Del publié dans : ECRITS : NOUVELLES communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Dimanche 13 avril 2008
La première personne à avoir lu cette nouvelle, hier, m'est chère. Elle a vécu une expérience similaire, disons que la sienne a été encore plus loin. 
Et une pensée pour tous ceux ou celles, surtout celles (elles sont majoritaires) qui  reconnaîtront la situation, qui en souffrent ou en ont souffert.

En illustration, ce poême de Moâ, La Violence (Dimanche 13 avril) :
http://akikcekca.over-blog.com/

Bonne lecture à tous !


CE N’EST PAS DE MA FAUTE !



 

            Rien n’est de ma faute !

Je pourrais être coupable pour de vrai et même en rougir, voire regretter, mais je te promets et je te promets encore que rien n’est de ma faute !

Je sais que tu es très fâché : à t’écouter, je t’ai humilié, je t’ai trahi, poignardé, presque assassiné, ta colère est  à la mesure de ta douleur. Ou bien est-ce l’inverse ?

Sache que ma rage est également à la mesure de ma douleur, et vice-versa ; la rage de ne pouvoir me défendre face à toi, la rage d’être condamnée d’avance, quoi que je dise, quoi que je fasse.

J’ai mal, car rien n’est de ma faute ! Mais peut-être ai-je tort, peut-être suis-je vraiment une méchante qui s’ignore, manipulée par son inconscient, par son intérieur machiavélique, par ses pensées honteuses.

Alors voilà : je vais repasser les faits afin d’éclaircir mes idées, ultime élan pour retrouver mon esprit aliéné par tes caprices pervers, au risque de heurter ton orgueil. Oui, je vais le faire !


 

*                                                                           


 
Ce matin, Tique et moi, nous sommes réveillés tous les deux très amoureux. Il m’a serrée bien fort dans ses bras, puis il a recouvert mon visage de ses baisers. Le chat a senti que nous ne dormions plus et il s’est avancé vers nous en miaulant. Rituel du matin.  

Le portable de Tique a sonné. Après avoir raccroché, il a précisé qu’il fallait être à l’heure car le déjeuner était important. La pression monte.

Je n’ai pas eu le temps de penser à ce que j’avais à faire, Tique s’est levé d’un coup, m’abandonnant sauvagement au beau milieu du lit, à présent méprisé.

Allant et venant dans l’appartement, il m’envoyait des regards qui m’accusaient d’être trop lente. De sa méchante voix, il a d’ailleurs fini par me reprocher de le faire exprès, en même temps qu’il jetait une tasse de café sur ma table de nuit. J’ai détesté ce café ! Il m’a brûlée, il m’a blessée. Je n’ai pleuré qu’un peu plus tard, seule, sous la douche, l’eau chaude consolant ma colère.

Me voilà prête en cinq minutes ! Je me déteste. Et je le déteste aussi, car finalement, c’est moi qui dois patienter : il est là, planté devant l’ordinateur, trafiquant je ne sais quoi, un je ne sais quoi de toute évidence inopportun et incongru vu le moment ! J’ai l’air d’une idiote, d’une piètre idiote, ma petite veste sur le dos et mon petit sac à main sur l’épaule, ma petite tête pleine de toutes les choses que je devrais faire au lieu de l’attendre et de le suivre à ce déjeuner ! Une timide voix, bien enfouie au fond de mon être, crie fort qu’elle a envie de le laisser planté là ! Qu’elle ne comprend pas pourquoi il s’encombre de moi ! Qu’il a réussi ce qu’il voulait : me voir au garde à vous, vêtue de mon uniforme dans l’expectative d’un nouvel ordre de sa part !

Placide, Tique me regarde, il s’étonne de mon air exaspéré. Il se lève ensuite tranquillement, se recoiffe,  se parfume, fait le beau devant le miroir.

Je dois éteindre l’ordinateur, détail qui leur a échappé,  à lui et à sa perfection !

Sa veste bien enfilée, il revient dans le couloir, il s’arrête devant moi puis, armé d’un sourire méchamment narquois, me demande pourquoi je fais cette tête.

Je ne lui réponds pas ! Pourquoi lui répondrais-je ? Je le connais : il nierait  les faits. Sa mauvaise foi ne m’est que trop familière, je me contente donc d’exprimer en secret mes pensées. La télépathie a du fonctionner car, dans le bus, Tique est devenu furieux et m’a reproché de bouder. Je boude ? Et oui je boude ! Pourquoi je boude ? J’aimerais tellement qu’il soit capable de le deviner tout seul !

Nous sommes à table, au restaurant, en compagnie du chef de Tique et de deux de ses collègues. Je songe soudain que personne n’a  jugé utile de m’expliquer pourquoi  ils s’étaient tous réunis. Information secret défense, peut-être ?
Les bonnes blagues commencent à fuser entre les quatre mâles. Pour ne pas voler la vedette à mon amoureux, et ne pas me faire trop remarquer, je me contente d’écouter, muette, idiote, soumise. Mais je bous à l’intérieur ! Que fais-je ici ? Ma vie est déjà assez chaotique à mon goût, pour en plus devoir subir de tels moments d’anéantissement ! Tique ne se rend pas compte de tout cela, lui, il me censure et me condamne au silence par simple peur pour lui-même. Le repas n’a pas encore commencé que je me sens déjà seule ! Terriblement seule. Quitte à l’être encore un peu plus, je me réfugie dans le monde intime de mes pensées. Je n’ai aucune envie d’être sympathique et je hais tous ceux qui sont présents dans cette maudite salle.  

Que voulez-vous ? J’aime bien que l’on fasse attention à moi, je déteste ne pas exister, je déteste encore plus exister dans un rôle qui n’est pas le mien.

J’étouffe, l’air me manque. Je n’ai pas envie de plaire aux amis de Tique, ni à ce dernier d’ailleurs ; je préfèrerais plutôt leur vomir dessus, à tous, par accident, puis pouvoir en rire par la suite : rire du ridicule et du non sens de toute cette mise en scène. Je vais exploser ! Pour de vrai en plus ! Mais Tique s’en moque, il préfère se réjouir de mon mal être et se pavaner devant ses amis.
Le serveur arrive enfin ; il nous regarde, puis me demande ce que j’ai choisi, sur un ton très gentil, rempli de compassion. Je m’apprête à lui répondre, lorsque qu’une grosse voix m’interrompt outrageusement : c’est le chef de Tique qui va décider pour tout le monde ! Soit !
Tel un élève nul en récitation, mais plein de bonne volonté, bafouillant et cherchant ses mots, le jeune serveur revient et nous présente en premier plat, une espèce de chausson farci au saucisson. Deux couteaux et deux fourchettes accompagnent chaque assiette.
Tique et ses amis continuent à  ne pas être amusants. Leurs phrases ne parlent que d’eux-mêmes, de leur travail, de leur réussite ; mon ennui et mon isolement sont  à la mesure de leurs ambitions.
Voilà que je viens d’avaler la dernière bouchée de mon chausson au saucisson, lorsque qu’une  serveuse surgit par derrière, retire mon assiette et s’exclame : 
- Mais vous vous êtes trompée de couteau !
Stupéfaite, amusée, je me retourne un court instant vers elle. Le sérieux et l’aplomb de la jeune fille me poussent à m’esclaffer, mais le regard hargneux et sans pitié de Tique, m’immobilise.

Ai-je gaffé ? Ai-je attiré l’attention sur moi ? Pourquoi m’en veut-il ? C’est elle la coupable !  Cette idiote a déclaré, haut et fort, que je me suis trompée de couteau, elle a défié les codes de l’hôtellerie qui protègent le pauvre client de toute humiliation publique,  elle a osé remettre en cause ma capacité de reconnaître l’outil adéquat, elle a voulu me donner un cours d’art de la table, elle a nié ma liberté au nom des règles académiq